Petites Histoires

 

   Max Linder est retourné en Amérique. Son premier voyage avait fait le sujet d'un film étincellant. Non moins étincelante est la lettre dans laquelle il raconte sa deuxième traversée. C'est à notre excellent confrère de Comœdia, J. L. Croze, qu'elle était adressée:

   «Me voici enfin en Amérique! Chaque fois que je parlais de mon départ prochain, mes amis disaient que je leur montais un bateau: en-effet, j'ai monté un bateau — et le plus grand possible. — La France, qui m'a déposé à New-York.

   «Parti de Paris le mardi 11 novembre, à 9 heures, notre train spécial est arrivé au Havre à 2 heures et demie dans la même journée: le train était spécial, mais le retard... - normal.

   «Nous embarquons et on me dit qu'on va lever l'ancre; je me couche aussitôt. On dira que j'ai l'esprit de contradiction, mais le cœur a ses raisons... Au bout de quelques heures, j'étais vraiment ravi de mon idée, car je ne ressentais aucun malaise; aussi, vers 10 heures du soir, j'accueillis avec un grand enthousiasme le garçon de cabine qui venait aux ordres: Quel excellent bateau que La France! Quelle stabilité, pas une oscillation! C'est un plaisir de voyager dans ces conditions, etc. Le garçon crut devoir me détromper et m'expliqua — sans aucun ménagement — que nous étions encore à quai... Hélas! je me rendis compte par la suite que La France avait aussi ses hauts et ses bas. Ça tourne! Ah! que ça tourne mal! Mais passons sur ces mauvais souvenirs.

   «J'ai fait à bord la connaissance de quelques personnalités sympathiques: Miss Mary Garden, M. Vanderbilt, le docteur Carrel, etc. Ce dernier me demanda pourquoi je quittais la France et je lui expliquai que chez nous ce n'étaient certes, ni les bons scénarios ni les bons artistes qui manquaient, mais que matériellement nous n'étions pas organisés en France pour tourner de bons films; pas de studios modernes avec installation électrique, pas de décors en bois, mais en toiles peintes, etc., que sans doute, d'ici quelques mois, à Nice, nous aurions tout cela, mais qu'en attendant je retournais en Californie. A mon tour, je fus sur le point de demander au docteur Carrel pourquoi il quittait aussi la France, son pays... mais ceci serait une autre histoire, comme dit Kipling.

   «A bord, les distractions habituelles: bals. Ah! je peux dire que pendant cette traversée, nous avons beaucoup dansé; nous avons même rénové une danse qui a eu sa vogue, le roulis-roulis...; le bateau lui-même, qui s'était mis de la partie, tanguait fortement... Ah! le tango!

   Nous avons eu aussi un concert de bienfaisance pour les «Orphelins de la Mer». A ce propos, un soir, je trouvai dans ma cabine un petit paquet avec ses simples mots: «De la part de miss Mary Garden», Intrigué, je me demandais ce qui pouvait bien contenir l'envoi de Cléopâtre: un aspic, peut-être?... J'ouvris et c'était une magnifique boîte en or. J'étais encore tout... interdit quand le régisseur de l'Opéra de Chicago vint me dire que miss Mary Garden m'avait envoyé cette boîte pour la vendre aux enchères à la fête de bienfaisance du lendemain. Ainsi fut fait et ce fui une bonne journée pour les Orphelins de la Mer.

   En arrivant à New-York, j'appris que la grève des journaux parisiens, qui avait commencé le jour de mon départ, durait encore. Je me suis aussitôt décidé à publier mon journal... de bord.» MAX LINDER.

 

 

 

 

 

 

MAX LINDER

 

 

Ciné pour tous, 20.12.1919, Foto4                 Ciné pour tous, 20.12.1919, Foto6

 

 

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Charlie Chaplin et Max Linder            

sont deux grands amis                 

 

   Peu importe en somme pour nous, l'âge de Max Linder et le lieu de sa naissance. Pour nous, les spectateurs de cinéma, Max Linder est né voici une dizaine d'années, quand, renonçant définitivement au théâtre, où il avait tenté de faire sa carrière, il commença à tourner pour Pathé.

   De Max Linder, des Variétés, qu'il était jusqu'alors, Max Linder ne tarda pas à devenir Max tout court. Sa personnalité, qui ne s'était pas imposée, à la scène, s'épanouit chaque jour davantage, de 1910 à 1914, à l'écran. Max Linder avait créé un type comique qui dépassa bientôt tous ceux qui existaient alors. Les Boireau, les Gribouille, etc., furent vite oubliés. C'est à peine si Rigadin lui fut quelquefois préféré.

   Max fut le roi de l'écran. On ne trouverait un témoignage dans ce fait significatif qu'il connu vite l'imitation: on se rappelle peut-être la série comique de «Gontran», qui avait pris à Max son costume,... mais non son talent. C'est ainsi que plus tard, Charlie Chaplin sera imité par Billy West.

   Max Linder était, outre un mime comique de génie, un réalisateur de valeur. C'est lui-même qui mit en scène tous ses films, qui montra à ses partenaires tout ce qu'ils devaient être, qui choisit le cadre, les costumes, les accessoires.

   La plupart des scénarios de ses films étaient également l'œuvre de Max. Même son esprit dépasse ce domaine, et certains se rappellent peut-être avoir vu, en 1914, à la Gaîté-Rochechouart, une revue qu'il y donna, en collaboration avec Max Aghion. Ce fut même la première revue où l'on se servit à la fois de la scène et de l'écran.

 

Ciné pour tous, 20.12.1919, Foto2

 

   Max Linder, en outre, parut personnellement dans quelques sketches; à Marigny entre autres, où il put montrer que l'acteur ne le cédait en rien au mime. Le succès qui, auparavant, l'avait accueilli alors qu'il interprétait, en tournée, les rôles de Max Dearly, était une autre preuve de l'étendue de ses dons de fantaisie et d'humour.

   En 1914, Max était vraiment le grand homme du cinéma comique de France. Sa renommée s'étendait, en outre, à la presque totalité de l'Europe. Ses films connurent un succès qui ne s'est d'ailleurs pas démenti après cinq années, puisque la maison Pathé a pu rééditer dernièrement ceux qui comptent parmi les meilleurs, tels: Max et sa belle-mère, Max pédicure, Max au couvent, Max à Monaco, le duel de Max, Max toréador, Max virtuose, La Très-Moutarde.

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Ciné pour tous, 20.12.1919, Foto1

 

   Puis ce fut la guerre. Max, mobilisé, ne tourna plus — si on excepte Max et l'espion — pendant de longs mois.

   Au début des 1916, Max, très malade, est rendu à la vie civile et, pendant plusieurs mois, va se rétablir à Châtel-Guyon.

   C'est alors que, de divers côtés, il est sollicité par diverses grandes maisons d'Amérique. C'est d'abord la Triangle-Keystone qui, ayant perdu Charlie Chaplin, puis Mack Sennett et Fatty, songe à Max Linder. C'est aussi Charles Pathé, qui voudrait garder sa grande vedette.

   Finalement, on apprend que Max a signé un contrat par lequel il s'engage à tourner douze comédies en deux parties dans un délai minimum d'un an, pour la somme de un million cinq cent mille francs. C'est, en fin de compte, la Compagnie Essanay qui réussi à vaincre les dernières hésitations de Max et qui comblera ainsi le grand vide que laisse Charlie Chaplin, qui vient de signer son fameux contrat de la série Mutual, pour douze films.

   Max s'embarque peu après — et sa traversée, à une époque où les sous-marins boches et les mines flottantes donnaient à réfléchir à beaucoup, lui inspira son premier film tourné en Amérique: Max comes across, que l'on a pu voir ici tout dernièrement sous le titre: Max part en Amérique.

   Max apprend beaucoup en Amérique. Principalement dans le domaine de là réalisation. En effet, on a pu se rendre compte par ce film et celui qui suivit: Max veut divorcer, que l'esprit et la fantaisie de Max, alliée aux moyens de la technique de là-bas, donnaient des résultats tout-à-fait remarquables.

   Max était donc installé à Chicago, au studio de la Compagnie Essanay, et achevait son troisième film, que l'on verra dans quelques semaines ici sous le titre: Max en taxi, quand le mal qui l'avait mis hors de combat ici le reprit, de plus en plus aigu. Max dut partir.

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   Sitôt en France, il alla chercher dans la montagne l'air vivifiant qui devait le guérir. Plusieurs mois on le vit à Chamonix s'entraîner aux sports de la neige et de la glace. Peu à peu la santé lui revint. Ce séjour forcé dans la montagne avait fait, en outre, de lui, un conducteur de luge et de bobsleigh tout à fait remarquable. Max allait d'ailleurs bientôt pouvoir se remettre à «tourner».

   En effet, en avril dernier, notre excellent confrère Henri Diamant-Berger, désireux, au retour d'un voyage d'études en Amérique, de mettre en pratique les théories qu'il avait émises jusqu'alors dans le Film, et sachant que seule une «star» connue des Américains pourrait permettre à un film français de forcer les portes du marché américain, vint demander à Max Linder d'être l'étoile du film qu'il allait tourner du Petit Café, de Tristan Bernard.

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   On se mit au travail et, sous les directives de Tristan Bernard lui-même, qui, on le sait, est un grand ami du cinéma, Max Linder, devenu Albert, le fameux garçon de café qui valut à La Gallo un triomphe, fit une création qui comptera certainement parmi ses meilleures. Tout ce que nous pourrions dire, d'ailleurs, et de l'interprète et du film, serait superflu. Nos lecteurs peuvent en juger par eux-mêmes aujourd'hui.

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   Max, le film terminé, est reparti pour l'Amérique, car les moyens techniques dont on dispose ici ne permettent pas encore, à son avis, de faire des films capables de rivaliser avec ceux que l'on tourne en "Amérique. Mais, cela ne saurait tarder, et on peut compter que, dès que les conditions le permettront, Max Linder nous reviendra et continuera de rivaliser avec son ami Chaplin pour la royauté dans le domaine du rire, à l'écran. (Ciné pour tous, 20.12.1919)