CINÉA

 

chez

 

MAX

 

LINDER

 

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  Dans le mélancolique décor du Champ de Mars où la brume installe son mystère, le jour s'endort, tandis que pour veiller son sommeil, s'allument de pauvres réverbères dont la lumière grelotte de froid.

   Comme une flèche lancée d'une main sûre, l'ascenseur se pique au bord du deuxième étage où il s'immobilise.

   L'appartement de Max Linder est charmant comme une vieille estampe. Les meubles de choix y sont disposés avec un art qui témoigne du goût de leur propriétaire. Dans le cabinet de travail qui nous réunit règne cette douce chaleur qui crée l'ambiance dangereuse aux secrets. Aux murs, de grandes photos font la preuve de la grande amitié que Douglas, Mary et Charlie ont vouée à Max Linder.

   Si Max Linder se devait pourvoir d'un titre nobiliaire, ce serait sans doute celui de «Prince des Gens Aimables» qu'il devrait choisir. Il sourit constamment, s'empresse à vos moindres désirs et les satisfait avant même qu'ils soient totalement exprimés. Sa conversation est encore une preuve de cette amabilité pleine d'attraits: il vous l'offre sans compter les heures. Je ne décrirai pas la façon qu'il a de s'habiller l'écran l'a popularisée et il serait bien difficile d'y noter une erreur de goût.

   «Vous voulez savoir sans doute ma vie à Hollywood, n'est-ce pas? Eh bien! elle est très calme, très simple et toute entière consacrée au travail. Je vois peu de gens, mais les amis qui me reçoivent ou qui viennent me visiter sont des êtres que j'apprécie infiniment pour les encouragements, les vrais conseils et les amabilités de toutes sortes qu'ils m'ont prodiguées depuis le début.

   Ne croyez d'ailleurs pas que la vie des stars américaines soit une vie de dissipation et de «bombe». C'est une légende qu'on a répandue par tout le monde et qui est simplement une calomnie. Car s'il y a, en Californie, des «gens qui s'amusent», il y a surtout des «gens qui travail lent», et je pourrais vous citer maints artistes qui durant toute la prise de vues du film sont debout dès les 6 heures du matin pour un travail qui durs souvent jusqu'à 10 heures du soir...

   Les premiers temps, évidemment, il me fut difficile de m'accoutumer à cette existence tellement différente de la nôtre, mais comment ne pas aimer ce pays de soleil et de labeur intéressant. Le plus ardu fut pour moi d'apprendre l'anglais, et je ne réussis pas encore à le parler très vite, mais je fus bien vite familiarisé avec l'argot des studios et cela était le principal: il s'ensuit ceci de bizarre, ne connaissant qu'imparfaitement une langue, j'en sais ce dérivatif que possèdent seuls les intimes...

Max Linder no hotel Beaux Rivage

MAX LINDER. celui que vous aimerez revoir

 

  Si j'ai été satisfait des Three must get there? Je dois dire sincèrement oui, et je suis heureux de l'accueil chaleureux que leur a fait le public américain. Ce succès est pour moi le plus précieux des encouragements et j'attends maintenant avec impatience l'appréciation du public parisien. D'ailleurs, sans pouvoir vous préciser particulièrement mes projets, je crois que je resterai quelque temps encore dans «les films à costumes», où il y a une source inépuisable de parodie.

   Oui, oui, je repartirai là-bas dès le début de janvier, je vais, en attendant, dans la montagne suisse faire du sport d'hiver, car je suis très fatigué... mais j'ai tellement parlé de moi, voulez-vous? il y a tellement d'autres choses intéressantes.»

   Pour le suivre vers la salle à manger où il m'entraîne, Max Linder me fait passer par un salon où j'admire un meuble espagnol aux ferrures grinçantes, véritable objet d'art contre lequel, pour le vieillir, plusieurs siècles se sont acharnés. Un jeu de tiroirs à secrets extrêmement subtil permet d'y celer un objet sans qu'on y puisse le découvrir... Un jour, Max Linder y cacha une lettre ... il ne l'a jamais retrouvée.

   Sous la lampe, la table offre la joie, de jolis verres soigneusement ordonnés... Max Linder conte des histoires. Des amis d'Hollywood viennent le rejoindre... On rit de l'entendre... Il est bien tard.

   Et je m'en vais dans la nuit qui pleure sur le Champ de Mars en pensant très fort, pour me réchauffer, au beau soleil de Californie.

ANDRÉ L. DAVEN.       

(Cinéa, 29.12.1922)