MAX LINDER CHEZ CHARLOT

CHARLIE CHAPLIN

 

 

   Comme on a raison de dire que les Américains font tout en grand: chez eux, les retards de trains ne se comptent pas par minutes, mais par heures, voire par jours. C'est ainsi que je suis arrivé à Los Angeles à 4 heures du matin au lieu d'y arriver à 4 heures du soir!

 

1. Foto Artikel Comoedia, 2.2.1920

CHARLOT et Max LINDER répètent avec animation

 

   Charlie Chaplin, que je n'avais pas vu depuis deux ans, est toujours l'affectueux camarade que j'avais quitté; est venu me rendre visite à l'hôtel dès le lendemain de mon arrivée; aussi, suivant le protocole, ai-je été lui rendre sa visite dans les vingt-quatre heures.

   Charlot avait convoqué les photographes des principaux journaux cinématographiques et nous avons ensemble affronté le «Ne bougeons plus!» classique. Mais, comme c'est difficile pour deux artistes cinématographiques «dans le mouvement» de rester immobiles quelques secondes! Voici du reste quelques échantillons de ce reportage photographique inédit qui nous a saisis l'un et l'autre en costume de travail.

   Charlot me fît ensuite les honneurs de son village; il n'y a pas d'autre mot, puisque le studio de Charlie Chaplin n'est autre que la reconstitution fidèle d'un village anglais. (Voilà certes un traitement du «mal du pays» qui n'est pas à la portée de toutes les bourses.)

   Dans un vaste parc, sont édifiés un certain nombre de cottages qui contiennent chacun un des services de son entreprise cinématographique: caisse, comptabilité, garage d'autos, loges d'artistes, magasins de matériel, magasins de décors et théâtre de prise de vues.

   La loge personnelle de Charlot est une merveille de confort; c'est une vaste pièce élégamment meublée à laquelle sont attenants, d'un côté, le vestiaire et un cabinet de toilette; de l'autre, une salle de bains avec douches. Mais ce n'est pas tout, quand Charlot a envie de faire une pleine eau, il a tout près de sa loge une vaste piscine creusée au centre d'une pelouse. Ce bassin, qui atteint à une de ses extrémités une profondeur de six mètres, sert, bien entendu à tourner aussi les scènes aquatiques; c'est là qu'ont été jouées les scènes de la tranchée dans Charlot soldat.

   Dans ce cadre délicieux, dans cette installation cinématographique munie du dernier confort et des plus récents perfectionnements, Charlot n'est pas heureux...

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*   *

   Autant, il y a deux ans. quand je l'avais quitté, Charlie Chaplin respirait la gaité, l'insouciance et la joie de vivre, autant je l'ai retrouvé préoccupé, soucieux et surtout bien dégoûté d'avoir à terminer le contrat qu'il a signé, il y a environ deux ans et demi. Dire que tout cela, c'est encore la faute de la vie chère!

   — Il y a deux ans et demi, me dit Charlie Chaplin, j'ai signé un contrat d'un million de dollars pour huit «pictures»; à cette époque, en été 1917, je dépensais par film une moyenne de 20 à 25.000 dollars; mais actuellement, le prix de la vie, de la main-d'œuvre, des costumes, des décors, les appointements des artistes, etc., ont monté dans de telles proportions que chaque film me revient actuellement à près de 100.000 dollars. J'achève en ce moment un film en cinq reels (bobines), dans lequel tout compte fait, j'aurai dépensé 225.000 dollars. Déjà sur Charlot soldat et Une Vie de Chien, je n'ai pas réalisé un dollar de bénéfice.

   J'ai eu beau demander au Président de la Société avec laquelle je suis hélas! engagé, de m'accorder une augmentation; il a refusé de me donner un cent et pourtant, je sais que chacun de mes films rapporte à la Société plus d'un million de dollars. Enfin, j'espère cependant qu'on me permettra de passer le film en cinq reels que je suis en train de terminer, par l'association des «Big Four».

   Dans ce cas, ma fortune est faite, mais en attendant...

   Et le pauvre Charlot, en me racontant ses malheurs, s'arrachait de désespoir, non ses cheveux qui sont bien vrais, mais ses moustaches qui fort heureusement sont fausses.

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   Cent mille dollars, deux cent mille dollars! — ce qui fait, au change actuel, 1.100.000 et 2.200.000 francs — on croit rêver en entendant parler couramment de pareilles sommes qui, en France, paraissent formidables; mais aux Etats-Unis, et surtout à Los Angeles, il y a en ce moment, dans les milieux cinématographiques, une véritable fièvre de l'or: Fatty, le gros Fatty, qui n'est encore que «petite» vedette américaine, vient de signer au «First National Exhibition Circuit» un contrat de trois ans, pour huit films de deux actes par an pour un million de dollars, ce qui fait 3.000.000 de dollars pour la durée de son contrat et 31 millions de francs au change!

   Le dernier film de Douglas Fairbanks lui a rapporté, pour l'Amérique seulement. 900.000 dollars, soit au cours actuel: 10 millions de francs. Enfin Charlie Chaplin m'a affirmé que la prochaine picture en cinq actes de Mary Pickford rapporterait 2 millions de dollars: 22 millions de francs. Il est vrai que Mary Pickford et Douglas Fairbanks font avec Charlie Chaplin et Griffith, le célèbre metteur en scène, partie des «Big Four» (quatre grands) qui exploitent eux-mêmes leurs films en une sorte de coopérative, sans capital ni actionnaires à rémunérer, et c'est ainsi qu'ils arrivent à réaliser de pareils bénéfices. Mais, comme je l'ai dit plus haut, Charlie Chaplin, lié par son contrat antérieur, ne peut encore tourner pour la société destination «Big Four», dont il fait cependant partie.

 

2. Foto Artikel Comoedia, 2.2.1920

CHARLOT fait Max LINDER les honneurs de son «home» *

 

   Et jamais, pourtant, cet admirable artiste n'a été mieux en forme, plus en possession de toute sa force comique; c'est pourquoi je considère que son entrée effective dans l'association destination Big Four lui permettra, en augmentant ses moyens financiers, de donner toute sa mesure.

   Pour finir. Charlot m'a annoncé qu'il avait l'intention de venir prochainement en France, car Mary Pickford, Douglas Fairbanks, Griffith et lui vont entreprendre, au printemps, le tour du monde (en plus de 80 jours) sur un yacht spécialement frété pour eux.

   Bien entendu, Paris figure en bonne place sur l'itinéraire, et les Parisiens pourront voir en chair et en os les artistes aimés qu'ils ont si souvent applaudis à l'écran.

Max LINDER.

(Comœdia, 2.2.1920)

 

 

 

 

 

 

* Cette photo, souvent dépassée "c1920", a déjà été publié dans le magazine PHOTOPLAY en déc. 1917, avec la légende suivante: "Despite linguistic difficulties, Charlie Chaplin and Max Linder became firm friends when the French comedian was recovering from his illness in California. Their parting was more regretful than the picture, taken as Linder left for France, would indicate, but then, you know - these comedians . . . ."