Max Linder                  

              revient à Paris

après 3 ans d'Amérique

 

   Au Havre, hier, de grand matin, j'ai rencontré le train, puis le transatlantique Paris qui reposait calme dans le bassin. Mais quel branle-bas sur le paquebot! Visa de passeports, défilé de porteurs, sortie de passagers ravis de retrouver le plancher des douaniers! C'est d'ailleurs une

 

L'ARRIVÉE A LA GARE SAINT-LAZARE

                                             (Photo Comœdia.)

Max Linders Rückkehr 1922

MAX LINDER,

accompagné de notre collaborateur J.-L. CROZE,

a trouvé dans la salle des bagages

un refuge momentané contre le flot pressé

de ses admirateurs.

 

mise en scène grouillante, admirable, d'autant qu'un joli soleil guilleret éclaire les premiers plans et pare d'une brume dorée les lointains.

   Montons à bord.

   — Max Linder, s'il vous plaît!

   Ils sont quatre empressés à me renseigner: un officier, un maître d'hôtel, un groom, un stewart... Je vois sourire une miss délicieuse qui semble regretter que je ne me sois point adressé à elle, directement. Tout le monde connaît l'artiste.

   Le voici dans son home provisoire et flottant. Il n'a pas changé, notre Max! Toujours même accueil cordial, même expansion large, sincère, communicative. Elégamment il pyjamise, tandis que son déjeuner: deux œufs, une assiette de porridge, un café complet, attendent le bon plaisir et bon appétit du voyageur.

   C'est lui qui m'interviewe. Je ne me tire pas mal de ce rôle inattendu.

   — Songez donc, mon vieux, près de trois ans loin de France, près de trois ans en Amérique! Certes, la Californie est belle, ma demeure là-bas confortable et bien située, tout en haut de la colline d'où je voyais, le soir, encerclant la baie de Los Angeles, mille feux s'allumer et parer la rive, comme dit Mary Pickfôrd, d'un si riche collier d'étoiles. Evidemment, il y a là-bas le soleil, le travail qui m'a récompensé par le succès, il y a l'amitié, la merveilleuse, l'agissante amitié de Douglas Fairbanks et de Charlie Chaplin, mais ici, à Paris, les vieux camarades, à Bordeaux... »

   On a frappé:

   — Monsieur Max Linder, une dame vous demande.

   — Une dame?

   Oui, une dame, la plus charmante, la plus adorée, la maman, sa maman. Tandis qu'en une longue embrassade, les mots alternés de «maman», «mon petit» s'échappent si doux, si tendres, si adorablement pleurés, je propose, ému moi aussi, d'aller reconnaître quelles places ont été réservées dans le train.


   Je m'esquive, je trouve le compartiment et reviens, un peu après, à la douane, où se joue l'épisode inévitable du film imposé à tout passager.

   Un banc long, long. Des colis nombreux. Ceux de Max: couverture, valises, sacs, un fusil dans son étui. Devant, le propriétaire de tous ces objets. Derrière, trois inspecteurs, très gens du monde... de la douane, civilement vêtus.

   On munit, à la craie, du signe cabalistique, l'hiéroglyphe du jour, tous les colis. Le porteur les enlève. Seul, le fusil ne part pas.

   — Ça paie? demande Max.

   — Oh! oui, cher. Permettez que je consulte mon tarif.

   Et, penché sur son bouquin, l'ardent inspecteur promène les yeux et le doigt sur la mer immense de son répertoire où fuient, de page en page, des articles et des articles soumis à des taxes variables.

   — Ah! s'exclame le chasseur nouveau genre. Monsieur Max Linder, ça vous fait cher: 30% de la valeur si c'est un fusil ordinaire, 40% s'il est à percussion centrale.

   — Si j'avais su! soupire Max. Ça n'a pas grande valeur, ce flingot. C'est un accessoire de cinéma. Je tourne avec. Je serais très en peine d'en savoir le prix.

   — Bien sûr, opine le douanier, ça rentre dans les frais généraux.

   Et Max de s'éloigner, me laissant le soin de me débrouiller avec l'employé, tiraillé entre sa consigne, son tarif à perception centrale et son désir de plaire aux artistes.

   Vingt minutes après, dans le train, je présentai au fameux comique, une facture, cible sur laquelle figurait le résultat du tir, certifié par le douanier du Havre: 200 balles, plus 65 centimes, la bourre, quoi!

   — Peut-être que le permis de chasse est compris, remarqua Linder.

   Le chapitre cynégétique achevé, j'entamai, en présence du papa et de la maman, ravis d'avoir retrouvé leur Max, j'entamai le chapitre cinéma. Pendant trois heures, avec des sorties imprévues, des à-côté savoureux, des considérations profondes, fruit de l'intelligence et de l'expérience de mon interlocuteur, l'art muet français et américain occupèrent notre conversation. La rapporter ici risquerait d'en affaiblir l'intérêt. Je la résume:

   Max Linder vient en France tourner pour United Artist, la grande corporation des quatre grands as: Mary Pickford, Douglas, Charlot et Griffith. Et l'honneur n'est pas mince de faire partie de pareille équipe et de contribuer au vol de la fameuse galère qui compte parmi ses nouveaux rameurs, en dehors de notre célèbre compatriote, Charles Ray et Lilian Gish.

   Que sera la production de Max Linder? Différente de celle que nous lui connaissons, différente par le genre et par l'importance. Nous avons parlé de différents sujets auxquels il songe. Deux sont historiques; le rôle principal de chacun irait comme un gant à Max Linder. Il m'a demandé le secret. Peut-être en ai-je trop dit!

   Les films tournés en Amérique par notre ami s'appellent: Sept Ans de Malheur, Ma Femme, Les Trois Mousquetaires (parodie), chacun prouvant sur le précédent un mérite supérieur, un succès ascendant pour aboutir à un chef-d'oeuvre d'esprit et de belle humeur, l'imitation de Fairbanks dans le roman de Dumas. Ce n'est pas Max qui parle ainsi, mais Charlot, mais Griffith, mais Douglas et Mary.

   Que d'anecdotes à ce sujet! Je les raconterai.

J.-L. CROZE.

(Comœdia, 13.7.1922)