Le septième art à l'honneur

On a fêté Louis Lumière

et le trentième anniversaire du Cinématographe

 

 

 

   On a fêté Louis Lumière et le trentième anniversaire du Cinématographe Il y a eu, le 13 février, trente ans que, sous le numéro 245.032, les frères Auguste et Louis Lumière, de Lyon, faisaient (le 13 février 1895) enregistrer le brevet de leur appareil réalisant l'analyse et la synthèse du mouvement, cela «avec une perfection remarquable, dit M. Ernest Coustet, et dans des conditions de rendement qui n'avaient pas été atteintes jusque-là».

   Le cinématographe était né. On sait avec quelle rapidité, quel succès l'enfant a grandi. L'univers entier lui appartient. Il possède la gloire industrielle; il ne tardera guère à s'adjoindre la maîtrise de l'art.

   En attendant de fêter ce nouveau triomphe, il convenait d'honorer, suivant son mérite et malgré sa modestie, l'homme éminent, le grand Français auteur de cette découverte, la plus précieuse des temps modernes.

   C'est l'Association professionnelle de la presse cinématographique, au défaut du gouvernement ou d'autre groupement qualifié, qui avait pris l'initiative de célébrer Louis Lumière et son invention.

   Un banquet de 45 personnes, aux Champs-Elysées, chez Langer, constituait, à lui seul, le programme commémoratif de cet important trentenaire. Autour de Louis Lumière, qui avait, à cette occasion, bien voulu quitter Lyon et ses chères études, présidait, ayant à sa droite M. Vergé, représentant M. Edouard Herriot, président du Conseil, retenu au Palais-Bourbon; à sa gauche, notre collaborateur J.-L. Croze, président de la presse cinématographique. A la table d'honneur avaient pris place les personnalités les plus marquantes du cinéma français: MM. Léon Gaumont, Louis Aubert, Jules Demaria, président de la Chambre Syndicale de la Cinématographie; Michel Carré, président des Auteurs de films; Jean Chataigner, vice-président du syndicat des directeurs; MM. Benoit Lévy; Gabriel Alphaud, directeur de Comœdia; Lobel, président de la section cinématographique de la Société française de photographie; E. Costil, A. Trarieux, Max Linder, Maurice Gaillot, Mesguich, Promio, Léopold-Maurice Perrot, Michel Coissac, nombre de metteurs en scène et la plupart de nos confrères.

   La manifestation, sans rien perdre de son caractère intime et cordial, prit, grâce à la qualité des convives, surtout grâce au ton des discours dont le moindre brillait par l'éloquence et la ferveur, prit, disons-nous, une réelle ampleur.

   Accueilli par une longue salve d'applaudissements, M. Louis Lumière se leva et, non sans émotion, nous lut ces deux pages simples et dignes, fines et mesurées: tout son caractère, tout son cœur.

M. LOUIS LUMIERE

   Messieurs, Je suis infiniment sensible à la pensée cordiale qui me vaut ce soir, le grand plaisir de me trouver au milieu de vous. Ci nouveau témoignage de sympathie me touche d'autant plus que vous avez tenu à conserver à celle réunion un caractère d'intimité qui le rend à mes yeux encore plus précieux. Laisses-moi vous dire à tous ma profonde gratitude et remercier tout particulièrement votre si aimable président, M. Croze, sans oublier votre président d'honneur, M. Michel Coissac.

   Je suis heureux de retrouver dans ce milieu d'amis les visages connus de quelques excellents collaborateurs de jadis: MM. Promio et Mesguisch, qui, avec Clément Maurice dont il m'est agréable de rencontrer ici le fils ainé, furent les premiers à faire connaître de par le monde notre petit moulin à images, j'ai plaisir à voir également parmi nous mes vieux amis Gaumont et Demaria qui, hier soir, l'un à la Tour Eiffel et l'autre à Radiola, ont mis ma modestie à une rude épreuve en me décernant des éloges empreints d'une excessive bienveillance. J'ai été bien puni d'avoir eu la curiosité de les écouler. Que serais-je devenu, grands dieux! si j'avais en la possibilité matérielle d'entendre aussi notre ami Coissac aux P.T.T.!

   Si j'ai pu dire, tout à l'heure, que je me trouve au milieu d'amis, c'est que des preuves de cette amitié m'ont été souvent données, notamment il y a quelques mois, lorsque fut subitement braqué sur mon frère et sur moi, qui ne sommes pourtant guère belliqueux, certain fusil que notre regretté ami Marey n'avait évidemment pas créé pour qu'il servit, un jour, à un tel usage.

   Je ne cherche, pour ma part, et ne demande qu'une chose: c'est de pouvoir goûter la sérénité que procure le repos de la conscience. Et si j'apprenais un jour qu'avant l'ouverture de la salle de projections du «Grand Café», le 28 décembre 1895, il eût été possible à quelqu'un de dire: «Je suis allé au cinéma», je serais le premier à rendre hommage à l'auteur de l'appareil ayant provoqué une telle déclaration.

   Jusque-là, et en pleine quiétude d'esprit, je crois pouvoir me considérer, dans le domaine de l'industrie cinématographique comme... comment dirai-je?... comme le premier venu.

   Mais ce premier venu n'oublie pas, croyez-le bien, les grands mérites des précurseurs pas plus qu'il n'ignore les efforts considérables de tous ceux qui, dans les branches scientifique et artistique ont amené cette grande industrie à son développement actuel. Je les confonds tous dans une même pensée d'admiration.

   Je vous redis à tous, messieurs et chers amis, ma profonde gratitude, et je lève mon verre à la belle cause que vous servez avec tant de dévouement: celle de la cinématographie française.

   Max Linder — il a une belle voix pour une vedette d'écran! — commanda un double ban que l'on eût triplé d'enthousiasme tant l'éminent savant avait su toucher ses auditeurs et admirateurs.

   Après avoir présenté les excuses de MM. Charles Pathé, Louis Feuillade, Abel Gance, Léon Brézillon, Paul Kastor, Jacques de Baroncelli, Lucien Wahl, Marcel L'Herbier, René Jeanne, Marcel Yonnet, Jean Pascal, Tinchant, Robert Boudrioz, Fescourt, Jaque-Catelain, Raymond Bernard, etc., le président de l'A.P.P.C., notre collaborateur J.-L.-Croze, donna lecture de la lettre suivante à lui adressée par M. Edouard Herriot, président du Conseil:

   Vous avez, bien voulu me demander d'assister au banquet organisé par la presse cinématographique en l'honneur de Louis Lumière.

   Malgré tout mon désir de me trouver au milieu de vous pour, honorer un ami venu de Lyon, les devoirs de ma charge ne me permettent malheureusement pas d'être des vôtres ce soir. Je le regrette d'autant plus vivement qu'il m'eut été particulièrement agréable de vous dire toute l'admiration que je professe pour l'heureux précurseur dont l'œuvre et l'activité ont rendu possibles d'immenses progrès a ans les domaines de le science et de l'art.

E. HERRIOT.

   Les regrets du président du Conseil — et sa sympathie envers son brillant compatriote — ont été partagés par tout le monde.

   M. Henry de Jouvenel, l'éminent sénateur de la Corrèze, qui a réussi à faire figurer dans les travaux de la Société des Nations la question cinématographique et a convaincu les délégués de Genève de la nécessité d'assurer par le film la coopération intellectuelle entre les peuples, avait tenu, lui aussi, à envoyer le tribut de sa déférence et de son estime:

   J'ai dit à M. Louis Lumière mon regret de ne pouvoir participer ce soir au juste hommage que vous lui rendez. Mais je voudrais que vous lui répétiez et qu'il sache l'admiration dont les Français moyens mais conscients entourent les découvertes par lesquelles il a élargi notre horizon.

JOUVENEL.

   Lors commença la longue, série des discours et toasts par les paroles suivantes de notre collaborateur

M. J.-L. CROZE

Président de la Presse cinématographique

   Nous voici en famille, non pour laver la moindre tache, mais pour nous passer de main en main, dévotement et les yeux éblouis, le Brevet 245.032, parchemin de noblesse, admirable page depuis trente ans inscrite au triple livre d'or de la Science, de l'Histoire et de l'Humanité.

   Le cinématographe que vous avez donné au monde, maître, c'est le plus beau des blasons, le seul acceptable pour une démocratie, et où j'inscris, en chef, la croix de Malte, dût le dernier commandeur de l'ordre quitter sa tombre et me reprocher de profaner — après vous — son insigne sacré.

   Qu'avons-nous fait, en France, de votre invention? Pas toujours le meilleur usage. Nostra culpa!

   Mais que d'excuses n'avons-nous pas!

   L'exclusivité, nous en parlons souvent, pour ne la pratiquer qu'à peine. Je sais bien que donner aux pauvres de l'univers, c'est prêter à Dieu. Quand donc alors le premier metteur eu scène connu nous rendra-t-il, au centuple, les avances par nous consenties à l'Amérique, depuis La Fayette jusqu'à... Louis Lumière, à Charles Pathé, à Léon Gaumont, à Louis Aubert et à Benoît Levy? Occasion unique pour faire baisser le change et amener les échanges! Hélas! ce n'est pas pour aujourd'hui, ni pour demain.

   Et puis il y a eu la guerre, superdestruction, film sanglant, dont l'amorce porte le chiffre du kaiser et le bout final la griffe de Foch, sans qu'on puisse dire toutefois si les dernières images sont du positif ou du négatif.

   L'art et l'industrie cinématographiques français ont dû pendant cinq ans marquer le pas tandis que l'étranger progressait. Mais il y a eu, il y a reprise.

   Tout en enregistrant cette lente mais sûre reprise commerciale pour nos fils, car leur valeur artistique n'a jamais faibli, je voudrais évoquer un souvenir.

   C'était en Argonne. Machin et Stuckert, opérateurs grands de taille, aussi distingués par leur talent professionnel que par leur courage, accompagnaient leur lieutenant non loin du front quand déboucha sur notre droite une colonne de chasseurs qui allaient au feu.

   Ils étaient jeunes, souriants. En voyant se braquer sur eux la mitrailleuse inoffensive, certains rectifiaient la tenue, d'autres agitaient leur coiffure, d'autres s'embrassaient. Comme les opérateurs, leur film achevé, pliaient bagage, un petit soldat, — œil vif, teint de mocco — s'approche de moi et avec un accent méridional, le mien, que j'ai perdu et que je retrouve volontiers, le poilu me dit:

   — Où est-ce que ça passera cette vue, mon lieutenant?

   — Partout. Pourquoi?

   — C'est jus à cause de moi, bien sûr, c'est pour la mère, si des fois je savais, je lui l'écrirais; elle irait bien à Grasse me voir.

   — Donne-moi l'adresse de ta mère.

   Et j'écrivis sur mon carnet ce que me dicta le gosse, ravi, ému, tremblant. Je ne l'étais pas moins. Je serrai la main du chasseur. Il rejoignit ses camarades.

   Rentré à Paris, je demandai chez Pathé, à l'aimable M. Gaillotte, directeur de la location, tous renseignements sur l'arrivée probable, à Grasse, de la bande en question. J'écrivis à la pauvre maman les détails de ma rencontre avec son fils et les chances qu'elle avait de le revoir à l'écran.

   Nulle réponse écrite de la brave paysanne. A quelque temps de là, je ne sais quelle équipe d'opérateurs se trouva dans la Somme en face d'un petit chasseur, remuant, endiablé (naturellement, un diable bleu!) qui se planta devant l'appareil et, non sans accent, s'écria:

   — Prends moi tout seul, fais moi bien grand et bien beau (sic) et dis au lieutenant du cinématographe que ma mère m'a vu à Grasse. Elle me reverra bien encore! …

   On écartera de mon anecdote ce qu'elle a de personnel. Laissez-moi, maître, en souligner la saveur à la fois douloureuse et charmante, et vous la dédier.

   Sans vous, sans le cinéma, cette maman et son petit eussent été privés d'une immense joie! Je n'eusse point, content de mon rôle d'intermédiaire, ressenti l'émotion qui m'envahit alors et me gagne toujours en racontant le fait.

   Combien d'autser parents alors vous ont béni! Combien, sans invoquer votre nom sans doute, ont béni le film, complément de votre invention magnifique, ce film sur lequel leur enfant a passé, où ils l'ont vu et pourraient le revoir encore, car même quand ils sont mort, tes héros, France, vos fils, mères sont vivants!

   Gloire à vous, Louis Lumière, auteur de ce double miracle: faire mouvoir l'image, éterniser le souvenir.

   Aussi ne trouvé-je aucun irrespect, maître, chez celui qui dit de vous: Lé Père Lumière.

   Les poètes accolaient ce même titre de père, si noble et si doux, au nom de Victor Hugo, qui lui, vous pressentant sans doute et faisant avec raison table rase de votre modestie, également devinée, parlait du géant Lumière.

   Comme le maître de la lyre qui, après après avoir chanté l'épopée du grand homme, aimait à célébrer dans ses vers Georges et Jeanne, ses petits enfants, vous avez, vous aussi, pensé à la famille en créant pour elle le cinématographe.

   D'ailleurs cet apport si précieux, si rare, n'êtes-vous point venu le déposer à deux aux pieds de la Science après avoir, à deux, découvert le trésor?

   Je salue donc, ici, au nom de tous les convives, au nom de la presse entière, M. Auguste Lumière, comme vous grand, comme vous simple!

   Notre chaleureux hommage ne le sépare pas plus de vous, maître, que vous ne l'avez séparé de votre travail et de votre cœur.

   Les archivistes de l'écran ont noté que le premier tableau de famille, le premier intérieur enregistré par le film (au fait, n'est-ce pas un plein air?) représente Mme et M. Auguste Lumière à tablé, séparés, je veux dire réunis, par un gros bébé jouffin, extraordinairement photogénique! Mme Lumière a poussé la conscience — et la coquetterie — jusqu'à revêtir un corsage à raies blanc et noir!

   Pardon de remonter au déluge, et de citer aussi l'amusant Arroseur arrosé. Quelque agréable que se présente pour moi la série des étapes, autour de votre production, je m'arrête. Assez d'orateurs et de toasteurs sont là pour rappeler à notre hôte illustre ce qu'il a fait: Comme s'il l'avait oublié! Fondus et flous sont dans l'appareil de prises de vues non dans l'esprit du savant.

   Actif, infatigable, Louis Lumière travaille et peine encore. Au studio seul, le champ est circonscrit. Au laboratoire, il est immense. Je tiens de son gendre, M. Albert Tiarieux, collaborateur précieux, fidèle et discret, que le père du cinématographe, après ses recherches dans le domaine de la photo-stéréo-synthèse et de la projection à longue distance, s'intéresse particulièrement aux questions de physique se rattachant à l'acoutisque, partie dans laquelle ses succès ne se comptent plus. Ses appareils récepteurs radiophoniques, d'une précision totale, de formes si variées, si décoratives même, sont d'un usage courant.

   Le flambeau de la science française est en bonnes mains. Le Livre, le Journal, l'Ecole de demain, pour employer la définition de Charles Pathé, plus beau, plus puissant, bientôt souverain conquiert le monde, après être parti de Lyon, qu'il faut féliciter d'avoir vu naître les frères Lumière.

   En regrettant d'avoir si mal, bien que si longuement, exalté le grand Français dont le monde entier devrait depuis hier célébrer la fête comme celle d'un bienfaiteur de l'humanité, au nom de la presse cinématographique qui le vénère et qui l'aime, joyeux e fier, je lève mon verre en l'honneur de Louis Lumière et de son invention, immortels l'un et l'autre comme la France qui les a produits.

   Au triomphe et à la gloire du maître, mon toast associe ses disciples, ses collaborateurs de la première heure, ici présents, tous les artisans et M. Mesguich, M. Promio et aussi M. Clément Maurice, robuste vieillard de 73 ans, qui dans sa retraite de Sanary n'oublie rien du labeur et des succès de jadis.

   Messieurs, buvons à la prospérité et au renom de tous les artisans, de tous les artistes et de tous les fervents de l'écran, dignes par leur effort, leur talent et leur foi d'être associés aux bravos qui fêtent aujourd'hui Louis Lumière et son Cinématographe!

   Max Linder voulut encore que le président de la presse cinématographique, son agréable tâche terminée s'assît sur un ban avant de donner la parole à

M. Michel CARRE

Président de le Société des Auteurs de Films

   La Société des auteurs de films doit un hommage particulier à notre cher Louis Lumière. Sans lui nous ne serions pas là. Sa géniale invention a créé un monde et des hommes nouveaux. Elle a ouvert les esprits à des conceptions neuves, dans le vaste champ d'un art, qui touche au merveilleux, elle nous a appris à penser cinématographiquement et les Auteurs de films sont nés. Ils sont aujourd'hui bien vivants et m'ont tous chargé d'embrasser leur père. Je le fais avec orgueil. Les premiers découpeurs d'images n'étaient que des amuseurs.

   Guillaume Danvers rappelait hier, dans Comœdia, les trépidantes fantaisies des Fratellini, que tournait l'ingénieux Mêliez avec Boum et Zecca.

   Et je ne puis m'empêcher de rappeler à mon tour qu'il y a 20 ans, le bras droit de Charles Pathé, que je trouvais un jour, dans son cabinet, profondément absorbé devant un manuscrit, ne craignit pas de me dire, très sérieux, et très convaincu: «Mon cher ami, je suis en train de refaire Shakespeare!» Et il ajoutait, avec l'assurance du maître de l'écran: «Ce qu'il a passé à côté de belles choses, cet animal-là!»

   Cet animal de Shakespeare n'avait pas passé à côté de belles choses, mais son théâtre, en effet, n'avait pu les réaliser.

   Il devait être donné au cinéma de concevoir toutes les réalisations, même les plus audacieuses, mais après trente ans d'efforts, d'invention et de perfectionnements. Ce n'est qu'aujourd'hui seulement qu'il peut être permis à un animateur de dire: «Je vais refaire Shakespeare!» On ne le refait pas — du moins en France — mais on peut s'inspirer de son génie pour le faire vivre en images mouvantes incomparables.

   J'ai aimé le cinéma dès son aurore parce que j'avais été, dans ma jeunesse un fervent de la pantomime, que l'on pourrait appeler sa sœur ainée.

   C'est grâce à Benoit-Lévy, je suis heureux de le dire devant lui — et j'enfle ma voix pour qu'il l'entende — que ma pantomime L'Enfant prodigue, qu'accompagnait et illustrait la musique adaptée d'André Wormser, fut le premier film important tiré d'une œuvre théâtrale, avec les moyens rudimentaires de l'époque et ce fut, il y a 18 ans, une évolution sensationnelle dans le monde cinématographique, car l'œuvre, qui avait près de 2.000 mètres — quelle audace! — attira le public, pendant trois mois consécutifs, au Théâtre des Variétés.

   C'était le premier film donné en exclusivité et j'ai tenu à rapporter ce fait, qui est un point capital de l'histoire du cinéma en France.

   Michel Coissac, son historien, qui est un document vivant, ne me démentira pas.

   Aujourd'hui, cet art miraculeux des images mouvantes, qui progresse chaque jour, est en train de révolutionner le théâtre. La variété des images, le fini de la réalisation, la perfection de la mise en scène, pour laquelle rien n'est impossible, le luxe des décors et des costumes, les admirables reconstitutions que permet le cinéma obligent les auteurs à chercher une formule nouvelle, et l'œil du public, émerveillé, ne se satisfait plus seulement au plaisir de l'oreille. C'est ce qui explique son engouement de plus en plus marqué pour le music-hall, où il retrouve, en partie, un peu des joies certaines que lui donne aujourd'hui le cinématographe.

   M. André Lang a écrit, et je crois utile de répéter ses paroles, qui sont, pour ainsi dire, prophétiques: «Après avoir été tout-puissant, le théâtre est en train de devenir, si l'on n'y prend garde (et comment y prendrait-on garde?) le parent pauvre du music-hall et du cinéma. C'est invraisemblable, c'est inouï, et c'est ainsi.»

   Oui, c'est ainsi. Et je regrette pour ma part, moi, qui ai tant bataillé pour les cinéastes, de voir à quel point l'orgueil d'écrivains de mes confrères, les auteurs dramatiques, les aveugle sur l'avenir si puissant d'un art nouveau, qu'ils s'obstinent à considérer encore avec dédain. Ils paieront peut-être cher, plus tard, l'indifférence qu'ils manifestent aujourd'hui.

   L'Association professionnelle de la presse cinématographique à raison de fêter aujourd'hui, pour commémorer les trente ans d'existence du cinéma, son génial inventeur M. Louis Lumière, qui, sans s'en douter, a été le promoteur d'une telle révolution.

   Louis Lumière, avec sa bonhomie souriante et sa grande bonté, n'est-il pas le père que nous aurions souhaité à cet enfant, qui a grandi si vite et si bien et qui est appelé à une si haute destinée.

   La Société des auteurs de films a donné, l'hiver dernier, une fête que présidait Louis Lumière: J'ai eu l'honneur de lui présenter, en un bouquet charmant, toutes nos gracieuses vedettes de l'écran.

   J'avais eu la fantaisie de le faire en un compliment rimé, comme à une distribution de prix, et je ne puis résister au plaisir de vous dire en quels termes charmants le modeste grand homme voulut bien répondre à l'envoi de cette poésie:

   «Mille remerciements, mon cher président, pour l'extrême amabilité que vous avez eue de m'envoyer les vers si spirituels que vous avez lus, lors de la soirée du Théâtre des Champs-Elysées: Leur possession constitue pour moi un souvenir précieux de l'accueil trop bienveillant que vous m'avez réservé, dans votre générosité excessive pour mes modestes mérites.

   Croyez, je vous prie, à toute ma gratitude et à mes sentiments de vive et très cordiale sympathie.

«Louis LUMIERE.»

   Non, cher maître, ce n'est pas vous, mais nous, Société des auteurs de films, qui devons vous assurer de toute notre gratitude, car nous avons compris, ce soir-là, que la moindre manifestation cinématographique était désormais inséparable de votre nom glorieux, que nous sommes fiers de saluer d'unanimes acclamations.

   Puis, ce fut

M. Jean CHATAIGNER

Vice-Président du Syndicat des Directeurs de Cinémas

   qui, avec un brio extraordinaire et dans une forme des plus heureuses, improvisa cette allocution dont nous avons pu reconstituer les phrases essentielles:

   Après tant de discours éloquents, dit-il, je ne puis, mon cher maître, que vous apporter l'hommage ému et reconnaissant de tous les directeurs de cinémas, qu'ils appartiennent ou non à notre groupement.

   Votre merveilleuse, découverte qui a bouleversé le monde entier a été perfectionnée par des savants modestes, trop modestes, comme M. Léon Gaumont qui, après vous, nous a dotés de cette miraculeuse application de vos recherches, la cinématographie en couleurs.

   Lorsque l'appareil de projection reflétera sur nos écrans le relief et la reproduction exacts de ce que nous voyons dans la vie, qui donc osera contester au cinéma les titres artistiques que des adversaires du parti pris se refusent à lui reconnaître encore?

   Vous avez, mon cher maître, trouvé le plus puissant moyen de rapprochement entre tous les peuples et si, dans un avenir que nous ne verrons peut-être pas, mais que les générations nouvelles espèrent, les guerres abominables disparaissent, ce sera grâce à vous, grâce à l'image animée qui aura mieux que toutes les harangues, mieux que toutes les interventions généreuses, supprimé les frontières, en expliquant aux différentes nations, leurs caractères, leurs qualités, le meilleur d'elles-mêmes.

   Je me permets, en terminant, cette très brève allocution, de formuler, une fois de plus, le vœu ardent de voir se réaliser l'idée émise par nous lors du dernier congrès du spectacle, qui se tint à Lyon, dons notre ville natale, si active, si laborieuse, si puissante. Nous voulons que soit élevé un monument qui consacrera votre magnifique invention, qui sera un témoignage durable de notre admiration affectueuse.

   Il faut que ce monument soit érigé à Lyon, que nous vous donnions tout de suite cette preuve de notre gratitude, afin d'éviter que plus lard nous nous trouvions dans l'obligation attristée d'inscrire au dessous de votre buste: «Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre».

   Max n'eut point à donner le signal des applaudissements. Lors se leva un de nos doyens, apôtre et défenseur de l'écran français dès le début. Avec son autorité coutumière, ainsi s'exprima

M. Edmond BENOIT-LEVY

   En ma double qualité de doyen de la presse cinématographique et des directeurs de cinémas, il me semble que je dois prendra la parole dans cette réunion.

   J'ai souvenir de l'impression que causa dans le monde parisien la première séance du Grand Café; elle fut immense. Si on n'entrevit pas de suite tout l'avenir de l'image animée projetée, on sentit tout de même qu'il y avait là une perspective féconde d'applications intéressantes.

   L'appareil dénommé cinématographe par les inventeurs, MM. Lumière, avait une telle importance qu'il donna son nom à l'industrie tout entière qui allait se baser sur lui. On dit: je vais au cinématographe…, je fais du cinématographe..., je suis dans le cinématographe.

   Quelle que soit l'invention, l'inventeur ne peut jamais prévoir le champ des applications lointaines. Quelle curiosité, quel intérêt, quelle joie pour MM. Lumière de suivre les progrès incessants de l'industrie du film (mot que l'Académie vient de consacrer pour prendre sa part du trentenaire), industrie créée pour alimenter leur appareil! Conservant la gloire de l'invention, ils ont laissé à d'autres le profit qui pouvait en découler.

   Et quelle industrie que celle du film! Quelle ampleur elle a prise! Combien peu se rappellent ses débuts! Combien peu savent que le film s'est d'abord vendu au mètre comme du drap ou du boudin, et que l'acheteur en faisait ce qu'il voulait! Première campagne: faire reconnaître que le film constituait une propriété artistique, protégée par la loi et qu'il fallait le louer et non pas le vendre. Deuxième campagne: créer des salles. Troisième campagne: créer un répertoire.

   Il fallait inspirer confiance et trouver des millions pour répondre aux besoins immédiats d'une industrie qui ne demandait qu'à prendre une extension pour ainsi dire instantanée. Nous avons vu éclore tout cela: les studios qui se montaient avec un personnel nouveau d'auteurs, parmi lesquels mon voisin et ami Michel Carré, de metteurs en scène, d'opérateurs, d'artistes, au premier rang desquels leur doyen et toujours jeune Max Linder, de décorateurs, d'électriciens, de machinistes. Des usines sortaient de terre pour fabriquer du film vierge, d'autres pour fabriquer des appareils, d'autres pour faire du tirage. Tout un monde se ruait vers l'industrie nouvelle: éditeurs, vendeurs, loueurs, représentants, directeurs de salles... et — signe de l'importance prise par notre industrie — qui touche à l'art et à la littérature, et qui touche à tout parce qu'elle est la vie même — nous avons vu se créer la presse cinématographique composée d'organes corporatifs — et en dehors d'elle — critérium plus sensible encore — nous avons vu la presse quotidienne réserver une place à la critique des films.

   Il n'y a donc plus qu'à laisser le vaisseau qui porte les destinées de la cinématographie voguer toutes voiles dehors; mais si je vous ai indiqué des choses que nous avons vues, je voudrais bien vous en indiquer que nous voudrions voir.

   Je citerai d'abord le musée du cinéma, dans lequel figureront les appareils qui en sont l'histoire documentée. Puis le conservatoire des films. En troisième lieu, l'Office national du cinéma. Après quoi je dirai encore que nous attendons avec impatience l'histoire du cinéma à laquelle travaille notre ami Coissac; enfin, je m'arrêterai sur un dernier vœu formulé d'abord par J.-L. Croze, dans Comœdia, vœu qui réunira l'unanimité de vos suffrages: dans la Légion d'honneur, la Promotion Lumière. Une consécration officielle est due aux plus anciens de la profession, oubliés jusqu'à présent, ainsi qu'aux jeunes qui ont conquis plus vite leurs droits à la distinction que nous serions si heureux, nous les anciens, de leur voir décerner. Je finis par cet vœu dont la réalisation viendra légitimement récompenser tous ceux qui ont consacré à notre industrie leur activité et leur talent!

   Après s'être fait prier pour prendre la parole, Max disparut de la salle pendant un quart d'heure, le temps d'aller avec un taxi à la Tour Eiffel où il avait, la veille, radiophoné quelques anecdotes, et le voilà de nouveau à sa place. Il se leva, quelques feuillets en main, et dit avec son talent bien connu d'autres histoires sur ses vingt ans de cinéma.

M. MAX LINDER

   Si les adeptes de l'art muet se mettent eux aussi à parler, que restera-t-il aux orateurs? C'était un avantage sérieux que nous avions sur les autres hommes, nous, de garder le silence; ce silence à propos de quoi Maeterlinck a dit de bien belles choses, quoique Maeterlinck ne soit pas photogénique.

   Rassurez-vous, ce n'est pas un discours. Je ne monterai pas en chaire après dîner, me suffisant d'être en chair et en os, dans la vie courante, comme le sont tous les artistes de cinéma dignes de ce nom.

   Trente ans de cinéma! Pour ma part, j'en ai vingt... Cela ne nous rajeunit pas! Et l'écran a déjà des rides. Parbleu! il a les nôtres, car la photographie ne pardonne pas et n'efface rien.

   Il me souvient de mes débuts. J'étais attiré comme un papillon par la clarté de l'écran, comme un enfant par les feuillets du beau livre d'images qui se déroulaient sous mes yeux. Le cinéma tremblotait beaucoup en ce temps-là, il vacillait comme un bébé qui commence à marcher.

   Le cinéma m'appela. J'y allai.

   J'avais alors dix-neuf ans et ma première comédie filmée porta comme titre: Les Débuts d'un patineur. Oh! ce n'était pas si compliqué. La cinéma était dans l'enfance, et l'on sait que les enfants sont tout ce qu'il y a de simple: ils suppriment les difficultés. Racontez un livre de trois cents pages à un enfant, il en fait un film de quatre mètres.

   Songez donc: je tournais une comédie par jour: 100 mètres environ. J'étais à la fois l'auteur, le metteur en scène, l'interprète et l'accessoiriste.

   Dans le métro, en me rendant au studio, je dévidais la bobine des idées il ne fallait que saisir le bout du fil. Quand j'avais le bout du fil, j'avais le film tout entier.

   Souvent, j'avais atteint Vincennes, point terminus de la ligne n° 1, sans m'en apercevoir et les employés me faisaient descendre. S'il y avait eu d'autres stations, bien sûr, je les eusse brûlées.

   Au studio, je racontais mon scénario, je le vivais, je l'expliquais. On répétait une fois et l'on tournait. Ce n'était pas plus difficile que ça. Et comme nos spectateurs avaient le même âge que nous-mêmes, ils étaient ravis.

   Allez donc, aujourd'hui, essayer de faire un film en un jour! Il faut un jour déjà pour qu'un accessoiriste de nos studios trouve un accessoire aussi simple qu'une trompette de chef de gare.

   Notre cinéma français n'est pas outillé, ni, surtout, argenté comme l'est le grand rival de Los-Angeles qui nous a distancés. Nous allons plus lentement. Nous avons inventé, le cinéma, c'est vrai; et, depuis, nous avons inventé le ralenti.

   Et c'est dommage.

   Mais nous avons vu venir à nous tout ce qu'on a fait de mieux dans la littérature et les arts. Les plus purs écrivains ont écrit pour l'écran, les plus grands artistes ont tourné pour lui. On a vu des ténors sortir de leur chant pour rentrer dans le nôtre. Et des marquis français épouser des étoiles en application du proverbe de chez nous: Mieux vaut «star» que j'aimais!

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   On sait ce que sont au cinéma les deux frères Lumière que tout le monde nous envie.

   En vain, les Allemands ont essayé de lancer les Trois Lumières.

   … Comme cet hôtelier qui, venant s'installer en face de l'Hôtel des Deux-Hémisphères, fit peindre sur sa façade: Hôtel des Trois-Hémisphères...

   Les Allemands n'ont rien fait de plus avec leurs Trois Lumières que nous avec les deux nôtres, et, sans les nôtres, peut-être, jamais leurs lanternes à projections n'auraient été allumées...

   Gros succès pour notre grand comique. On lui infligea le supplice du ban. C'était mérité.

   Nous publierons demain les discours de MM. L. Lobel, Jules Demaria et Louis Forest qui ont terminé, en bouquet d'artice, éloquence, esprit et histoire mêlés, cette fête charmante. M. Louis Lumière voulut bien se dire enchanté; il eut tort de se dire confus. De son côté, l'Association de la presse cinématographique peut se féliciter du succès de cette soirée, discrète apothéose, mais réunion de qualité.

Comœdia.

(Comœdia, 16.2.1925)