LES RISQUES DU MÉTIER.

 

Comment je fus "dévoré” par une lionne

 

 

  UN FLIRT QUI «TOURNE» MAL

1. Foto Comoedia Artikel, 16.10.1921

Tu es charmante!

 

  Quel méchant plaisantin de sinistre fantaisie, imagina, un soir de septembre dernier, de faire passer pour mort — et mangé - notre ami Max Linder! Des lions avec lesquels travaillait, pour l'écran, le grand artiste, avaient, en un tour de patte, un coup de griffes et deux coups de dents, dévoré l'interprète du film: Seven years bad luck! (sept années de déveine!)

   L'histoire courut Paris, revue, embellie, dramatisée. Tout en se faisant l'écho de ce bruit de... mâchoires, Comœdia s'empressa de cabler à Max Linder. Avec toute la blague d'un gamin de Paris, l'esprit et la verve d'un journaliste, à sa manière, enfin, plaisante et très aimée, la victime nous raconte son aventure. Et voilà «Lucille», la douce lionne qui ne voulait voir son compagnon de cage et de camera qu'en homme de monde, célèbre désormais par ses goûts aristocratiques. Aux dernières nouvelles, Lucille ayant vu Max, en smoking, prétendit aller avec lui dans le monde. «Cache la casquette» est à Los Angeles la scie à la mode! - J.-L. C.

   Quand je reçus l'aimable dépêche de Comœdia me demandant si j'avais été réellement dévoré. j'ai d'abord été fort stupéfait d'apprendre que ce dernier épisode de mon film Seven years bad Luck — et qui faillit bien être le dernier des derniers — était déjà connu du public français.

   Je pense qu'à l'annonce de cette nouvelle, beaucoup de gens se sont écriés: Ce Max Linder! quel réclamiste! il ne sait qu'inventer pour sa publicité: il a, peut-être, mangé une épaule de lion à son déjeuné et il a fait aussitôt annoncer dans les journaux que c'était le lion qui avait mangé la sienne! Eh bien! je vais tout grouer à mon cher public français: je n'ai pas «bouffé» de lion dans un fin repas, j'en ai pas été davantage dévoré par un lion, mais j'ai tout de même été mordu par une lionne, au dernier tableau de mon film. Je dois à la vérité de dire que ce fut tout à fait «hors programme» et quand mon film passera en France on verra bien que l'accident est réel.

   Voici d'ailleurs comment les choses se sont passées: mon film était à peu près terminé et j'hésitais entre plusieurs dénouements. Pour ma première bande, j'étais décidé à frapper un grand coup, mais lequel? Un jour, circulant avec mon assistant à travers les immenses studios d'Universal-City, je passai dans le quartier-ménagerie devant les cages des éléphants, des léopards, des pumas, des lions, etc. Mon régisseur-assistant se frappant soudain le front, s'écria: «Master Max, j'ai une idée pour finir le film: vous êtes, n'est-ce pas, poursuivi par les policemen et vous ne savez où vous cacher; vous arrivez devant le Zoological garden, à ce moment, on vous serre de près, alors, affolé vous entrez dans une cage avec des lions. Voilà!» A dire vrai, la perspective de jouer les «premiers chrétiens» dans la fosse aux lions, ne me souriait qu'à demi.

   Est-il vraiment indispensable que les lions soient dans la cage?

 

2. Foto Comoedia Artikel, 16.10.1921

J'veux pas qu'tu m'embrassee sur la bouche!

   — Absolument nécessaire, me dit mon homme, d'ailleurs, il n'y a rien à craindre; vous avez dans le temps tourné dans une corrida à Barcelone et vous avez même tué le taureau en pleine arène, c'était beaucoup plus dangereux. Ici, les lions sont très doux, habitués au cinéma; vous verrez que cela ira très bien.»

   Et nous fûmes rendre visite à M. A.-C. Stecker, chief of the Universal-City arena — autrement dit le directeur de la ménagerie d'Universal. Ce gentleman confirma les indications de mon régisseur et m'assura que ses lions étaient de véritables agneaux: «Je vous recommande spécialement «Lucille», une lionne particulièrement photogénique, habituée à tourner les «gros plans» et à recevoir des coups de «sunlight» en pleine figure, sans broncher. Venez la voir.» Ce fut ainsi sans plus de façons que j'entrai chez la reine des animaux. Comme en témoignent les photos que je vous envoie, mes relations avec Lucille furent vite empreintes de la plus franche cordialité: cette lionne comprenait admirablement la plaisanterie et je dus convenir, en sortant, que la férocité de ces animaux avait été bien surfaite. Une lionne, ce n'est après tout qu'une grosse chatte! Il fut donc entendu que je viendrais le lendemain tourner ma scène avec ces figurants — non syndiqués — et qui me paraissaient de moins en moins redoutables.

   A l'heure dite, ayant revêtu une tenue minable et une casquette à carreaux, j'arrivai avec ma troupe. M. Stecker, en personne était là et tint à me présenter quatre autres lions qui devaient se contenter dans mon film de rôles de figuration. «Rien, à craindre, non plus, de ceux-là, me dit-il, ils sont végétariens; nous avons tourné dernièrement un film biblique: quand l'acteur — pourtant gros et gras — qui jouait le rôle du Prophète Daniel est descendu dans la fosse avec eux, ils lui ont léché les mains, exactement comme il est dit dans l'Ecriture Sainte.» Je convins que c'était assez encourageant et l'on commença à tourner.

   Suivant l'enchaînement de la scène, je pénétrai, poursuivi par la police, dans la cage de «Lucille». Je dois avouer que son, accueil me parut moins cordial que la veille; elle grogna et fit quelques manières. Capricieuse comme une chatte, pensai-je; je m'assis pourtant auprès d'elle, sur le sable de la cage, dans une pose pleine d'abandon, comme on le voit sur un des agrandissements ci-joint du film. L'observant du coin de l'œil, j'en étais à me demander si son rictus était une grimace ou un sourire, quand subitement et — je le jure — sans aucune provocation, de ma part, Lucille se jeta sur moi et me mordit à l'épaule fort cruellement. Et mon opérateur implacable tournait toujours? Quoique prêt à subir le martyre plutôt que d'abjurer ma foi cinématographique, je n'insistai pas autrement pour continuer la scène et je laissai sans remords les belluaires rappeler Lucille à coups de barres au sentiment des convenances. A l'infirmerie du studio, où le chirurgien de service me fit un pansement et des points de suture, M. Stecker se répandit en excuses sur l'attitude de sa pensionnaire: «J'aurais dû vous prévenir; Lucille n'aime pas les gens mal habillés. Hier, vous étiez en gentleman, vous avez vu comme elle a été gracieuse; mais aujourd'hui, vous êtes déguisé en chenapan! Et puis vous fumiez dans sa cage: elle a horreur de ça!»

 

3. Foto Comoedia Artikel, 16.10.1921

Si tu m'as à l'oreille, je t'ai à l'oeil

 

   Quinze jours après, presque remis de ma blessure, ma seule vengeance fut d'envoyer au chef de la ménagerie une pancarte destinée à Lucille avec ces mots: Cage pour lionnes seules. No smoking!

Max LINDER.

(Comœdia, 16.10.1920)