Première rencontre du "Noble Art"

et de "l'Art muet"

 

 

  Los-Angeles, 12 février 1920.

  Il n'y a pas que les vedettes de l'écran qui sont à Los Angeles: sur notre Côte d'Azur des Etats-Unis, j'ai fait aussi la connaissance de Jack Dempsey.

  Un photographe — il y a à Los Angeles des objectifs braqués dans tous les coins — a fixé dans cet amusant cliché, notre première rencontre. Un «How do you do, Max Linder» retentissant, m'a accueilli, cependant que Dempsey me faisait les honneurs de «sa droite», avec un bon sourire. J'ai compris alors ce que c'était qu'une poignée de «main ... qui étreint» et on dit que «son gauche» est plus terrible encore!

 

Max Linder et Jack Dempsey

Jack DEMPSEY Max LINDER

«How do you do, Max Linder?»

 

   Fort de mon «droit», j'avais, je puis bien l'avouer, pensé à me mesurer avec Jack Dempsey: Max, champion du Cinéma — poids plumes — contre Jack, champion du Monde — poids lourds. C'aurait été un beau combat et un beau film que William Fox nous aurait acheté au poids de l'or. Mais, réflexion faite — et après mensurations — j'ai renoncé à ce projet pour plusieurs raisons.

   La première est que je ne voudrais pas «brûler les effets» de Georges Carpentier (qu'on attend impatiemment en Amérique), en mettant Dempsey knock-out avant lui...

   Et puis, il faut dire aussi qu'en Californie, le bruit court que le champion du monde, par simple inadvertance sans doute, «amoche» fréquemment ses entraineurs, au point qu'il a du prendre actuellement un mûlatre, parce que les «marrons» ne paraissent pas sur sa peau!

   Comme dans ma profession, il est préférable de n'avoir pas le «portrait trop abîmé», j'ai pensé qu'il valait mieux continuer la conversation avec Dempsey, — artiste cinématographique — qu'avec Dempsey boxeur, d'autant que, sous la lumière intense de Californie, les bleus et les noirs ne sont pas du tout photogéniques...

   C'est donc avec l'interprète de la série de films «Daredevil Jack» (Jack, l'homme qui défie le Diable) que j'ai préféré avoir à faire; éditée par la maison Pathé, de New-York, cette série doit être terminée vers la fin de février.

   Je crois inutile de dire que ce n'est pas pour tourner une comédie sentimentale que la maison Pathé a fait appel au champion du monde de boxe — poids lourds.

   Les films de cette série sont au fond prétexte à exhibition de Dempsey dans des exercices pugilistiques qui font valoir sa force prodigieuse. Nous avons assisté, Douglas Fairbanks, Charlie Chaplin et moi, à la mise au... poing de quelques scènes qui seront vraiment «sensationnelles.»

   A Los Angeles, où, comme je l'ai déjà dit, l'arrivée prochaine de Carpentier est annoncée, on a appris par un câble, que notre champion avait l'intention de se marier avant de partir, avec une jeune fille «qu' n'aime pas la boxe!» Cette nouvelle n'a pas été sans inquiéter le petit groupe parisien de Los Angeles. Ce que femme veut...

   Espérons que Carpentier qui vient aussi faire du cinéma en Californie. — Ils y viennent tous à 1'«art muet!» — saura délier ce... film à la patte.

Max LINDER.

(Comœdia, 19.3.1920)