MES DEMENAGEMENTS

Solution californienne               

                     de la crise des loyers

 

 

1. Foto Artikel Comoedia, 21.9.1920

Après le tremblement de terre, la glace est rompue...

 

   Le bruit courut, ces jours derniers, que Max Linder avait été victime d'un accident: cette nouvelle fut heureusement démentie. Toutefois, le joyeux Max a passé par certaines péripéties, lors des secousses sismiques ressenties à Los Angeles; il nous les conte dans cette spirituelle lettre adressée à notre rédacteur en chef et que nous sommes heureux de publier.

   Comme on a dû le voir dans les journaux français, la terre a tremblé, il y a quelques semaines à Los Angeles. Ce n'était, hélas! pas de froid car la chaleur était à ce moment torride. Il s'agissait simplement, comme disent les Américains qui ne peuvent rien faire comme les autres, d'un earth-quake, phénomène plus connu, en France sous le nom de tremblement de terre.

   Je venais à peine de déménager pour m'installer dans une charmante villa de la West Adams Street, quand un jour ou plutôt une nuit je fus réveillé en sursaut par un mouvement d'oscillation fort désagréable; j'entends des craquements sinistres, des détruits de verres et de vaisselles brisés, les ris strident de ma cuisinière négresse, puis plus rien. Je jugeai que pour cette fois la séance devait être terminée, et je me rendormis.

   Le lendemain, au réveil, je constatai entre autres dégâts, que mon grand miroir était brisé, ce que mon opérateur enregistra aussitôt par l'instantané que je vous envoie «en me recommandant de sourire». C'était pourtant d'un fâcheux présage! Quelques instants après les éditions spéciales des journaux de Los Angeles faisaient connaître qu'une dizaine de maisons avaient été détruites dans mon quartier, pour la plupart, mais que, par contre, toute la partie de la ville située sur la hauteur n'avait absolument rien ressenti.

   Devant «tourner» ce matin-là, je partis pour mon studio d'Universal quand en route je croisai Charlie Chaplin à qui je fis part de mon émotion, de la nuit passée. «Vous ne saviez donc pas? me dit-il, «mais votre quartier est le meilleur de «tout Los Angeles pour les tremblements «de terre; chaque fois, il y a quelques «maisons détruites, c'est bien connu! tous «les propriétaires sont assurés contre ces «sortes d'accidents; mais pour vous, c'est «plus prudent de déménager.»

  Voulant suivre les conseils de Charlot, je téléphonai à mon propriétaire (qui était en effet assuré contre les earth-quake et habitait, bien entendu, de sa personne, un autre quartier), mais il ne voulut rien entendre quoique la communication fût bonne, et se refusa à résilier mon bail. Il me fallait donc ou perdre mes 3.600 dollars de loyer ou risquer continuellement sinon la grande, du moins la petite secousse... sismique. J'étais fort perplexe: déménager, c'était facile à dire — car la crise des logements sévit aussi en Californie et en particulier à Los Angeles, dont la population est devenue glus importante que celle même de San Franscisco.

   J'allais me résoudre, en désespoir de cause à revenir à l'hôtel soit à Beverly Hills soit à Holly Wood quand le lendemain matin, étant dans ma baignoire — soyons précis, — je vis par la fenêtre de mon cabinet de toilette, une maison qui passait dans la rue voisine. J'aurais pu dès ce moment m'écrier «Euréka» car je venais de trouver le moyen de tout arranger, mais je préférais, au sortir de l'eau, passer un peignoir pour descendre dans mon jardin. C'était en effet une maison qu'on transportait: préalablement scié au ras du sol et placé sur une plate-forme munie de roues, cet immeuble par destination devenu meuble partait pour une... destination inconnue.

   Le temps de demander une consultation au chef d'équipe qui dirigeait l'ordre et la marche du cortège pour savoir si ma villa était transportable, et je bondis chez mon propriétaire qui, non sans quelques difficultés, accepta de laisser enlever sa maison. Il spécifia toutefois qu'à l'expiration du bail je devrais remettre toutes choses en l'état primitif, en replaçant la villa où je l'avais prise, au milieu du jardin avec les pelouses et les massifs, sans «bousculer les pots de fleurs». Cette obligation ne laissa pas de m'inquiéter un peu et je me demandai si «deux déménagements valant, comme on dit en France, un incendie» ma maison supporterait ce double voyage, mais l'expert de la «House Moving Co» me garantit que tout irait «comme sur des roulettes».

   Restait à savoir en quel endroit, j'allais «planter» ma villa. Après m'être cette fois entouré de renseignements précis, j'avisai un emplacement libre à mi hauteur entre Hollywood et Culver City non loin de la maison espagnole de Douglas Fairbanks (fermée actuellement «pour cause de mariage») et c'est là, en fin de compte, que j'élus domicile. Le 15 juin au, matin, j'assistais au départ de ma villa avec armes et bagages.

   Bien me prit d'ailleurs de m'être décidé rapidement car une semaine après, un nouveau tremblement de terre mettait à bas les maisons voisines de l'ancien emplacement de ma demeure, alors que ma nouvelle résidence, établie sur le roc, sortait victorieuse de cette nouvelle épreuve. Le seul inconvénient de ces transports — fort courants aux Etats-Unis — est de coûter assez cher.

   Réduit à la misère par cette opération, j'ai du, vendre (à un musée) ma jaquette et mon chapeau haute-forme. Voici du reste la nouvelle tenue que j'ai été contraint d'adopter, n'ayant même plus les moyens de faire l'acquisition d'une salopette...

 

2. Foto Artikel Comoedia, 21.9.1920

MAX lance la Mode...

 

Max LINDER.

(Comœdia, 21.9.1920)