La fin tragique

de M. et Mme Max Linder

 

   Quelques rares visiteurs sont venus, hier, à la clinique de la rue Piccini apporter des fleurs pour Max Linder et pour celle qu'il a entraînée dans mort.

   Une consigne rigoureuse empêche d'entrer dans les chambres — le 46 et le 47 — où les deux victimes de ce drame affreux de l'inquiétude et de la neurasthénie reposant, au quatrième étage de la clinique, les mains croisées sous le drap, pour que l'on ne voie pas les poignets horriblement tailladés.

   Seule une infirmière a veillé les deux corps, auprès desquels quelques œillets et quelques violettes de Parme ont été placés.

   On attend l'arrivée de la famille de Max Linder qui, comme on le sait, habite Saint Loubès, près de Bordeaux.

   À 7 heures du soir, hier, les parents de l'infortuné artiste n'étaient pas encore arrivés.

   En leur absence, la date des obsèques n'a pu encore être fixée - d'ailleurs, comme c'est dimanche, le Parquet n'a pu donner le permis d'inhumer.

Les causes du drame

   C'est M. Cassius, commissaire de police du quartier Dauphine, qui a procédé à l'enquête.

   Le drame a été découvert à 10 heures du matin. Le commissaire n'a été avisé - et encore ce fut par un journal - qu'à 7 heures du soir. D'après les constatations qu'il a pu faire à ce moment-là, tout lui a paru confirmer la version de la mort volontairement acceptée par Mme Max Linder. C'est Max Linder qui a tailladé les veines du poignet de sa femme. Mais tous deux avaient absorbé auparavant du véronal et chacun une fiole de morphine. Et cela prouve assez que Mme Max Linder était consentante. D'ailleurs, les deux infortunés ont laissé des lettres sur la table de leur chambre.

   Il y en a une adressée par Mme Max Linder à sa mère, Mme Peters. En outre, Mme Linder a laissé en évidence une enveloppe sur laquelle elle a écrit l'adresse de la nourrice chez laquelle sa fillette est en pension à Glion (Suisse). Tout cela montre bien qu'elle était prête à mourir.

   Que contenaient les lettres écrites par Max Linder et sa femme avant de mettre à exécution leur funeste projet? Voila ce qu'il importait de connaître, pour savoir dans quelles conditions exactement l'étoile de l'écran et sa femme s'étaient déterminés à mourir.

   Or, hier, à 7 heures du soir, sur toutes les lettres laissées par les désespérés dans leur chambre, et confiées par le commissaire au directeur de l'hôtel Baltimore, M. Brun, une seule avait été ouverte, celle qui était adressée à notre confrère, M. Armand Massard.

   M. Armand Massard était depuis dix-huit ans l'ami intime de Max Linder, qu'il avait connu à la salle d'armes, à l'époque - les temps héroïques du cinéma - où l'artiste, tout en jouant de petits rôles aux Variétés, commençait a tourner de courtes bandes vaudevillesques, qui, déjà lui valaient une grande popularité. Nous avons vu M. Massard et d'autres amis de Max.

   «Max a toujours eu un caractère un peu mélancolique, prompt au découragement, nous ont-ils dit. Mais il savait aussi, parfois être énergique et audacieux. C'est ainsi qu'il craignait perpétuellement pour sa santé, qu'il prenait mille petits soins de lui-même. Et puis, brusquement, il faisait des imprudences folles, il accomplissait des actes téméraires. Depuis deux ans, sa mélancolie s'était transformée en neurasthénie. Il parlait souvent de se tuer. Et, du reste, n'avait-il pas tenté, il y a deux ans, de se suicider à Vienne, où il tournait le Roi du Cirque?

   Comment riche, célèbre, jeune (il n'avait que 42 ans), marié à une femme délicieuse, père d'une ravissante fillette, pouvait-il être ainsi excédé de l'existence?

   C'est un de ces mystères de la fatalité, Max souffrait de vieillir. Max souffrait de sentir qu'il était condamné désormais à décliner comme artiste; il souffrait, lui qui avait conçu et réalisé tant de petits films, d'éprouver maintenant de la difficulté pour établir les grands films comiques que le public veut à présent et qui, en effet, demandent un travail acharné de plusieurs mois. Or, il ne pensait qu'à son art, il ne vivait que pour le cinéma... Ses amis essayaient de le remonter, de le réconforter, de lui montrer tout ce que la vie pouvait encore lui donner de bonheur. On y arrivait parfois. Et il débordait alors d'activité. Mais, bientôt, il retombait à son inquiétude.

Sa dernière sortie

   Un jour, M. Armand Massard arriva chez lui à temps pour lui arracher des mains un revolver qu'il venait d'acheter et dont il voulait se servir contre lui-même.

   Jeudi dernier, Max Linder vint voir M. Armand Massard, au Théâtre de Paris. Ils bavardèrent longuement Max était plus pessimiste et tourmenté que d'habitude. Il demanda néanmoins deux places à M. Massard pour aller, le soir, au Casino.

   — Ce sera ma dernière sortie... dit-il en mettant dans sa poche les billets.

   M. Armand Massard le gronda affectueusement. Il ne devait plus le revoir qu'étendu sur un lit de mort.

«Ma femme m'a proposé de mourir...»

   Nous avons demandé à M. Massard ce que contenait la lettre que lui a adressée Max Linder. Il nous l'a montrée, mais sans nous la faire lire. Elle est datée de samedi, 6 heures du matin. Elle a donc été écrite quelques instants avant le drame. Les lignes sont tracées d'une main ferme.

   «Ma femme, m'a proposé de mourir avec moi, j'accepte.., dit Max Linder dans cette lettre.»

   Aucune, des autres lettres n'a été ouverte. Il y en a deux de Max et une de Mme Linder pour Mme Peters, qui, accablée de douleur, n'a pas voulu encore en prendre connaissance. Il y en a une pour les parents de Max, une pour son frère Maurice (l'ancien capitaine de l'équipe de football du Stade Bordelais), une pour sa soeur, Mme Crabit. Celles-ci ne seront ouvertes qu'à l'arrivée de la famille, Il y en a enfin une pour ..M Durand-Villette, chargé des intérèts de Max, et une pour M de Meaux, son notaire. Elles portent la mention urgent. Mais M Durand-Villette et M de Meaux, absents de Paris sans doute; ne sont pas encore venus en prendre connaissance. (L'Echo de Paris, 2.11.1925)