LA VIE QUI PASSE

Le dernier film        

        de Max Linder

 

 

   Max Linder — le beau Max — est mort! Et dans quelles tragiques circonstances!... Pour ceux de notre génération, qui avons vu naître et grandir le cinéma, il était devenu un peu le souvenir symbolique de nos premières joies éprouvées devant l'écran, celui que l'on applaudit et que l'on aime parce qu'il verse l'inépuisable générosité du rire. Qui ne connaissait son visage expressif et mobile où la proéminence noire des sourcils, les narines un peu dilatées, l'entrebâillement sardonique des lèvres composaient un ensemble synonyme de gaieté ardente? Il était le père spirituelle Charlie Chaplin, sa clientèle se recrutait dans tous les âges, et les yeux des enfants s'emplissaient des souplesses légendaires et des farces impayables qu'il offrait sans lassitude à leurs regards médusés.

   Gabriel Lavielle, dit Max Linder, Gascon d'origine, semblait avoir emprunté à cette Gironde qui l'avait vu naître la joie pétillante de ses vins. Dans une carrière où l'exotisme des artistes et des productions impose parfois des renommées trop tapageuses et des exhibitions critiquables, il apportait en se jouant la note heureuse de chez nous, la blague gouailleuse et parisienne. Gavroche, adulte, faisant du scénario.

   Depuis 1905 — il avait vingt et un ans alors — sa destinée et sa verve allèrent de pair, se soutenant sans défaillance, et les œuvres qu'il a interprétées avec son brio unique atteignent un nombre considérable. La France l'avait révélé, l'Amérique le consacra, et, pour une fois, des qualités françaises purement artistiques reçurent aux États-Unis la reconnaissance du dollar. On ne peut songer sans un certain vertige à la commercialisation outrancière, à la renommée mondiale des gestes de cet homme. Mais envisage-t-on aussi que, malgré la prédestination «photogénique» des traits et des attitudes, malgré les dons innés qu'il manifesta en «tournant» devant l'appareil, il a bien fallu aussi, jadis (après un échec au théâtre, chose curieuse), qu'il fournît de longues heures d'apprentissage, de patientes séances de pose, avant ses trouvailles géniales? L'étude est indispensable à la base des effets de comique, d'effroi ou de pitié qui situent l'émotion unique dont la foule partagera ensuite les vibrations indéfinissables.

   Comme, pour certains, le sort dés vedettes du film est d'apparence enviable! Certes, un véritable Pactole coule vers leurs mains quand le succès a récompensé leurs efforts et couronné leur flamme intérieure. Ils sont alors promus à ce genre de dignité spéciale — rêvé par tant de spectateurs et de spectatrices — que l'époque actuelle porte plus facilement aux artistes de l'écran qu'aux acteurs de théâtre. La qualité des préférences est loin d'être la même, et il y a là une ample matière d'observations psychologiques; mais le sujet est autre aujourd'hui. Les noms de Douglas Fairbanks, Sessue Hayakawa, Mary Pickford, Raquel Meller, Huguette Duflos, Signoret, Charlie Chaplin — le Charlot de tout le monde! — celui, désormais recouvert de deuil et de pourpre, de Max Linder composent une tresse chatoyante comme les rampes à l'éclat brutal où leurs syllabes papillotent dans nos rues.

   Le soir, sur cet asphalte où l'affluence des gens aux guichets des salles cinématographiques allonge ses théories pressées, on évalue facilement, aux recettes devinées, ce qu'est aujourd'hui, et dans une certaine acception, la gloire.

   La popularité, c'est la gloire en gros sous, a dit Victor Hugo, mais elle est aussi la grande impudique dont parle Auguste Barbier. Elle est l'indiscrète, la tyrannique et, souvent, l'incompréhensive. Elle ne peut accepter l'idée que, sous l'habit de soirée du gentleman qu'on exhibe à l'écran, sous les maintiens composés des épisodes peuvent exister et frémir des sentiments autres que ceux proposés en spectacle. Comme vous et moi, malgré la fortune, en dépit des acclamations et du visage reproduit à des milliers d'exemplaires, les artistes les plus en vogue sont tributaires du désir, de la souffrance et du découragement.

   Pourquoi est-il besoin de deux corps exsangues pour énoncer de telles vérités premières? C'est qu'une certaine forme de naïveté volontaire est inséparable de la crédulité publique. Ceux qu'elle hisse sur le pavois doivent, selon elle, être heureux, surtout lorsque, comme Max Linder, ils ont en partage l'argent et l'amour. Il faut, en effet, qu'ils lui représentent un peu de pouvoir' magique apporté dans la banalité quotidienne. Et une stupéfaction, mêlée de je ne sais quelle complaisance trompée, nous saisit quand il faut se redire que, pour les rois de. la faveur publique comme pour le plus modeste de leurs admirateurs, la vie, au fond, n'est pas drôle tous les jours.

   Les affiches multicolores, les caractères lumineux, les interviews sensationnelles prises à l' «as du film» au hasard des gares ou des paquebots, tout cela semble loin déjà, et aussi le mariage à Saint-Honoré d'Eylau. Plus rien. Pour ici-bas, c'est l'anéantissement tragique. Et nous voyons combien la ténacité de la souffrance peut atteindre d'horreur dans la lumière crue où se meuvent les célébrités modernes.

   Il semble que la communion mortelle de Max Linder et de sa jeune femme ait été le résultat d'une entente définitivement conclue. La décence élémentaire interdit d'agiter le voile qui les recouvre maintenant de silence.

   Dieu seul a le droit de juger un acte que la religion réprouve, et la condamnation que la foi dicte à la raison ne saurait être obscurcie par la pitié humaine.

Gaëtan Sanvoisin

(Le Gaulois, 2.11.1925)