Bloc-Notes Parisien

En «tournant»                  

                   pour le cinéma

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   Quel métier ne comporte pas ses risques professionnels? On connaît le mot d'un souverain contemporain sur ceux du métier de roi. Pour être le plus souvent anodins, ceux du métier d'acteur de « cinéma » n'en sont pas moins réels. Et comment en serait-il autrement, alors que le « cinéma » nous fait voir les scènes les plus mouvementées, les exploits les plus prodigieux, les drames les plus terribles, en leur donnant toute l'apparence de la vérité? L'aventure qui est survenue hier à Mlle Mistinguett montre que cette vérité n'est pas toujours apparente... On sait que Mlle Mistinguett qui, dans la chanson de café-concert, la comédie de music-hall et l'opérette, a remporté de brillants succès, n'est pas moins appréciée au «cinéma» comme tragédienne. Le rôle de la Glu, dans un scénario emprunté au drame de M. Jean Richepin, lui avait été confié. Or... mais voici comment elle-même a raconté son accident à un de nos confrères du Matin:

   — Nous étions à la scène où je dois être tuée à coups de marteau... Déjà l'opérateur avait commencé à «tourner». J'étais en pleine fin d'action, à cet endroit où ma! meurtrière doit se précipiter sur moi et me frapper la tête de son arme. Je la vois lever le bras. Au même moment, je reçois une commotion formidable et je m'affaisse. Un autre coup, plus violent encore, s'abat... Pourtant les autres acteurs ne s'en émeuvent pas... J'entends près de moi une voix qui murmure: «Croyez-vous, quand même, qu'elle joue avec naturel...» Mais je m'évanouis. Pendant ce temps, les acteurs, qui ne s'étaient aperçus de rien, continuaient à jouer leur rôle avec conscience et l'opérateur cinématographique tournait toujours sa manivelle. Quand je revins à moi, j'étais dans le cabinet médical de l'établissement, couverte de sang.

   Le marteau, que nous supposons truqué, était-il d'un carton trop dur ou d'un fer-blanc trop robuste — en un mot, insuffisamment capitonné? Ou fut-il brandi par une main trop convaincue et appliqué avec un peu trop de rudesse? Les deux hypothèses sont justes, sans doute. Toujours est-il que l'aimable artiste, qui avait trois plaies dans le cuir chevelu, devra attendre quelques jours avant d'être rétablie.

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   A «tourner» sans péril, on «tournerait» sans gloire. C'est parce que des artistes donnent à une scène toute l'animation spontanée de la vie qu'un appareil parvient ensuite, avec de simples images projetées, à émouvoir toute une foule et à arracher ses applaudissements.

   On comprend aisément que les drames de cape et d'épée comptent parmi les genres qui font courir à leurs interprètes cinématographistes le plus de risques professionnels. Dans les bagarres et les duels, qui ne sont pas un de leurs moindres attraits, les artistes donnent ou reçoivent des blessures qui font honneur à la sincérité et l'entrain de leur jeu. Pour parodier la chanson célèbre, à «ce métier plein d'aventures» l'on récolte souvent plus que des «courbatures», mais bien de rudes écorchures. Dans la fureur de l'action, une colichemarde ou une rapière en main, un tragédien peut se laisser aller à une griserie dont un camarade paie les conséquences. Récemment, alors que l'on mettait en scène pour le «cinéma» le Pardailhan de M. Zevaco, le bon acteur Valbert eut l'oreille coupée par le tranchant d'une lame qui pourtant n'était point de Tolède, on peut le croire! Un beau jet de sang, de sang vrai, inonda le pourpoint de l'artiste, et l'on dut arrêter le mouvement. Mais quelques instants plus tard, le héros blessé, retourné au combat, «tournait» de nouveau.

   Les films policiers, les films où sont combinées des poursuites mouvementées, les films où interviennent des fauves ont parfois, comme les drames de cape et d'épée, de sérieux inconvénients pour les gens de métier.

   L'acteur Servas, qui joue avec une rare dextérité les «Arthème Dupin», dans un exercice de voltige se brisa deux côtes; et l'acteur Bertho, qui sait interpréter à merveille les Gavroche, a eu maille à partir avec un lion: dans ce dialogue, le lion faillit avoir le dernier mot et l'on eut beaucoup de peine à lui arracher son interlocuteur avant que ce dernier ne fût tout à fait endommagé.

   Il n'est pas possible de s'être assis dans un cinématographe anglais sans avoir fait la connaissance du «lieutenant Daring», un héros du film qui jouit outre-Manche d'une immense popularité. Sur l'écran où se déroulent ses exploits, l'intrépide lieutenant constamment joue avec la mort et parvient à éviter les pièges de cette redoutable ennemie. Dans la réalité, une fois au moins, l'acteur qui l'incarne a failli être victime du jeu périlleux. Un scénario fertile en incidents faisait courir sur le bord d'une falaise abrupte le lieutenant Daring, qui, avec sa coutumière adresse, devait, à quelques centimètres de l'abîme et sur des rochers glissants, mener le train d'un lièvre en plaine. Brusquement Daring disparut: un faux pas l'avait jeté hors de son étroite route. Ses compagnons le crurent perdu: il s'était infailliblement brisé la tête au pied de la falaise. O surprise! dans sa chute effroyable, Daring avait été retenu au passage par une aspérité du roc et le lieutenant, accroché par ses vêtements à cette patère formidable, pendait à trente pieds au-dessus de la mer — vivant et bien vivant... Ils se réjouirent de cette constatation, puis, avant de décrocher Daring, on braqua sur lui l'objectif et l'on fit manœuvrer la manivelle!

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   Les chutes, les morsures des fauves, les coups d'épée et les coups de marteau, voilà, direz-vous, bien des inconvénients et propres à faire réfléchir l'adolescent qui serait tenté d'entrer dans la carrière. Pour être consciencieux, il faut ajouter à cette liste quelques fluxions de poitrine ou bronchites attrapées par ces acteurs que l'on n'attrape jamais dans les poursuites qui sont une des joies et une des émotions du «cinéma», ou gagnées, à la nage, dans une de ces noyades qui sont d'un si bel effet. Et je le dois à la vérité, j'ai entendu des Jeanne d'Arc sur leur bûcher demander qu'on arrêtât les frais de feux de bengale et qu'on interrompît les flambées trop bien disposées autour d'elles, et qui, sans les brûler vives, les eussent très congrument asphyxiées.

   Mais qu'on n'aille pas après cela croire que les artistes qui jouent pour le «cinéma» sont des candidats au martyre — un martyre qu'adouciraient en tous les cas de bien brillants cachets. Il y a là, comme partout, affaire de hasard et de chance. Le plus intrépide des comédiens cinématographistes et qui est adoré de son public, M. Max Linder, n'a jamais eu le moindre accident, et l'on sait pourtant qu'il n'évite guère les difficultés acrobatiques. La charmante Mlle Bovy, la première fois où elle collabora à la confection d'un film, joua en plein hiver dans la forêt de Fontainebleau un rôle qui l'obligeait à marcher pieds nus dans la neige. Elle n'eut pas même un petit rhume de cerveau. Tant il est vrai que le tout est d'avoir en soi le feu sacré! Tout-Paris (Le Gaulois, 11.7.1913)