Petite Feuille

UN "STAR” DE PARIS

__________

 

   Max Linder, qui avait pressenti la crise cinématographique et avait résolu d'aller étudier révolution. de l'art muet en Amérique, s'était expatrié en novembre 1919. Il était allé se fixer à Los Angeles, en Californie, la véritable Movings pictures City of the world.

   Après trois années d'absence, il vient de rentrer à Paris.

   Celui qui avait conquis chez nous avant la guerre le titre de «Roi du Ciné» et qu'aucun compatriote n'a depuis supplanté dans son genre, rentre en France avec un fleuron de plus à sa couronne — de carton: la consécration des grands «as» yanks de l'écran: Charlie Chaplin (qui s'est targué d'être «l'élève de Max Linder»), Douglas Fairbanks, Mary Pickford, W. Griffith, lesquels ont décidé de lui faire une place dans leur fameuse association connue sous le nom des bigs four: les «quatre grands».

   Comme le disait plaisamment et modestement Linder:

   — Désormais, les «quatre grands» seront cinq... dont un petit!

   A la descente du train transatlantique, des objectifs de photographes et de cinémas enregistrèrent les manifestations de sympathie qui se déroulèrent sur le quai de la gare Saint-Lazare, où chacun s'essayait à des poses aussi photogéniques que possible...

   Ses projets?... Max espère rester en France, où il tournerait des films dont la vente en Amérique serait désormais assurée.

   — C'est que je crois, dit-il, avoir enfin compris la manière américaine.. Le gentleman en haut-de-forme et gants beurre frais, tel que nous le synthétisions avant la guerre, horripile le public de là-bas, auquel les attitudes maniérées et les mièvreries exagérées portent sur les nerfs. Remarquez, au contraire, combien il est rare de voir un film à succès américain dans lequel deux gentlemen n'en arrivent pas à se heurter violemment dans un pugilat exactement reconstitué.

   «J'essaierai donc, si je ne retourne pas (et dans retourner, eût dit Victor Hugo, il y a «tourner») à Los Angeles, de concilier le goût français et ce goût américain capable d'assurer à nos films des débouchés intéressants — c'est ce que nous appelons, en californien: mettre les débouchés doubles...»

   Max Linder, qui a subi sur le Paris, vers la fin du voyage, une tempête assez sévère, s'est alité dès son retour dans son home de l'avenue Emile-Deschanel.

   Mais, à peine arrivé, il est déjà à ce point harcelé par des propositions de toutes natures, qui se manifestent par des visites astucieuses et surtout des téléphonages incessants, qu'il envisage une retraite plus discrète dans quelque palace.

   — Si j'avais su, déclare-t-il encore un peu morose au souvenir des spendeurs de sa vie de nabab à Los Angeles, j'aurais ramené avec moi mes deux fidèles gardiens: mon serviteur nègre «Négatif» et mon cher lion «Positif», celui-là même qui me gratifia, avant que de faire bon ménage, de quelques trop ardents coups de griffes lorsque je tournais mon film Sept années de malheur. Armand Massard (Le Gaulois, 14.7.1922)