Max Linder fera-t-il, chez nous,

des comédies à l'américaine?

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Les projets d'un homme qui n'est pas mort

 

   Max Linder, qui fit les première films comiques qui nous aient fait rire et qui les fit en France, était allé, après la guerre, tourné en Amérique.

   — J'eus la preuve, me dit-il, que j'étais à peu près complètement oublié. Chaque fois que quelqu'un téléphonait en-mon nom, à quelque personnalité cinématographique, on lui répondait: «Max Lind'e? Who is Max Lind'e?» Ils ne connaissaient pas, Puis, tout à coup, un éclair illuminait le cerveau du personnage: «Oh yes, Max Lind'e! he's dead.». Il pensait que j'étais mort, et moi-même je ne fus pas éloigné de croire que j'étais définitivement rayé de la liste des vivants.

   «Il en fut cependant qui admettaient que je pusse encore être parmi les habitants de ce monde. Mais alors, pour ceux-là, j'avais cent dix-huit ans, et, n'est-ce pas, à cet âge-là on doit avoir abandonné tout espoir de paraître encore sur l'écran.»

   Max Linder pourtant n'était pas mort et, il le fit bien voir. Son talent s'élargit et se réchauffa au contact des grandes productions américaines. La première de ses comédies qui nous parvint était Sept ans de malheur. On y trouva une grande différence avec les Max Linder d'avant-guerre, L'invention se parait d'une grande perfection technique. L'auteur n'avait pas reculé, comme il eût été obligé de le faire ici, devant des réalisations et des effets d'une portée comique considérable. Les deux dernières comédies que nous n'avons pas encore vues et qui sortiront en octobre, «Ma Femme» et la parodie des «Trois Mousquetaires», sont conçues dans le même esprit et ont obtenu un énorme succès en Amérique.

   Charlie Chaplin garde pour Max Linder une profonde estime; jusqu'à présent, leurs méthodes de travail ont été les mêmes; ils ont cherché sur la même voie, et lorsque Max Linder lui annonça qu'il quittait l'Amérique pour faire du film en France, le grand artiste américain voulut le retenir.

   — C'est au moment, lui dit-il, où nous sommes en pleine possession de nos méthodes, où nous sommes à peu près sûrs de nous-mêmes, que vous allez travailler ailleurs et disperser nos efforts.

   Max Linder pourtant persista dans sa résolution. Il était persuadé que ce qu'il avait fait en Amérique il pouvait également le faire en France.

   Mais peut-être aujourd'hui est-il un peu désappointé, au moins en ce qui concerne notre organisation.

   — C'est l'organisation du travail au studio, m'a-t-il dit, qui a fait la grande prépondérance commerciale — j'insiste sur ce mot — des bandes américaines, et elle serait entièrement à créer ici.

   «Il est un comique américain dont les dernières productions sont extraordinaires et dépassent tout ce qu'on peut imaginer comme drôlerie, c'est Harold Lloyd. Et savez-vous comment travaille Harold Lloyd? Il a, sous les ordres d'un directeur, sept ou huit chercheurs d'idées. Lorsque la ligne générale d'un scénario est trouvée, ces chercheurs d'idées commencent à mettre leur cerveau en mouvement; ils poursuivent les idées de scènes, les épisodes comiques, les effets. Chacun ajoute à son tour quelque chose sur le travail de l'autre. On arrive ainsi à créer un découpage extrêmement touffu, copieux, rempli de trouvailles dont quelques-unes sont souvent géniales. Alors le tout est fondu, élagué, ajusté; ce qui n'est pas drôle est rejeté et c'est seulement lorsque tout est au point que l'artiste a connaissance de ce qu'il doit faire. Il arrive frais, sachant qu'il va interpréter des scènes bien composées qu'il n'aura qu'à animer de sa verve.

   «Ajoutez à cela le travail précis, le temps réduit, la part bien définie qui incombe à chaque collaborateur, la richesse de la mise en scène et étonnez-vous après cela que des histoires ainsi montées n'aient pas toutes les chances de réussite.»

   Et c'est justement ce que Max Linder voudrait réaliser en France. J'espère qu'il y parviendra; cela nous prouvera que le cinéma n'est pas voué chez nous à une routine préjudiciable et notre comique français est le plus qualifié pour faire passer l'Atlantique à nos comédies de l'écran. — BOISYVON. (L'Intransigeant, 10.8.1922)