CHARMANTE SOIRÉE

par MAX LINDER

 

 

DERNIÈREMENT, je résolus de réunir autour de moi un certain nombre de camarades américains — hommes et femmes bien entendu — en un dîner joyeux et cinématographique. Charlie Chaplin arriva, accompagné de la ravissante Miss Collins et de Jack Pickford. Puis entrèrent, tour à tour, MM. Mack Sennett, Gasnier, Maurice Tourneur, Jomier et Mrs Gloria Swanson, Mary Miles, Babe Daniels, Betty Compson, Grace Darmond, Gina Cœur, Doris Pawn, Sylvia Breamer. Pour faire honneur à mes hôtes, j'avais fait décorer le salon des fleurs les plus rares, cependant qu'un orchestre hawaïen, dissimulé derrière les palmiers, jouait ses airs les plus langoureux. Mais l'heure du dîner sonna... J'avoue que si je me sentais rassuré quant à l'ordonnance du repas et à la qualité de la chère (il y a à Los Angeles un des as de l'art culinaire français), j'étais un peu inquiet quant au résultat du stratagème que j'avais dû employer.

   On sait — et ce n'est pas une légende — que la loi est fort sévère et qu'on a jeté à la mer tout ce qui existait en stock comme vins et spiritueux. Les journaux sont remplis chaque jour des ruses d'apaches (1) auxquelles ont recours les amateurs pour déjouer la surveillance de la police. Enfin, mes convives et moi prîmes place...

   Sur le poisson, un maître d'hôtel parfaitement stylé nous servit, en annonçant discrètement, selon l'usage, »Château Yquem 1900». Je vis la figure de mes hôtes s'épanouir: le repas ne serait pas «sec»... Sur les entrées, le même échanson, versa dans nos verres un «Château Léoville 1875»; puis au rôti, ce fut du «Musigny 1902», enfin un «Chambertin 1895»...

   Les quelques Français — connaisseurs — qui dégustèrent ces différents crus sans broncher, parurent pourtant un peu surpris de trouver à ces vins un «air de famille»... J'expliquai à mes invités que ces bouteilles étaient «retour des Indes» et tout le monde but de confiance. Pourtant au dessert, quand vint l'heure des toast et qu'on me félicita de mon ingéniosité pour avoir pu offrir d'aussi vénérables bouteilles, j'eus des remords et je préférai avouer la vérité: ces vins de Bordeaux et Bourgogne n'étaient en réalité que du vin de Californie!

   Ce vin du pays — blanc et rouge — est proscrit également, mais des propriétaires avisés ont réussi à en cacher quelques bouteilles «derrière les fagots». Restait à donner l'illusion: qu'importe l'ivresse, pourvu qu'on ait le flacon, pensai-je, et je me précipitai chez l'imprimeur pour faire faire des étiquettes portant les noms des principaux crus de Bordeaux et de Bourgogne: pendant que j 'y étais, je fis imprimer aussi les années que j'eus soin de choisir parmi les plus «classées». Ces étiquettes, soigneusement collées sur mes bouteilles, il me restait à les maquiller savamment: elles furent revêtues par mes soins d'une couche de poussière et ornées de toiles d'araignées qui leur donnaient un cachet de vétusté impressionnant. Quand la farce fut dévoilée, ce fut un éclat de rire général et on reconnut que j'avais quelque talent pour la «mise en scène»...

   Le dîner terminé en gaieté, la danse commença. Le bal battait son plein quand, entre deux fox-trot, on entendit frapper à la porte: trois coups espacés résonnèrent. — C'est la police, cria-t-on aussitôt! Cachez les verres et les bouteilles! et chacun de dissimuler le corps du délit sous un fauteuil, dans le piano, etc.. Mais, en fait de policemen, on introduisit un vieillard de l'aspect le plus auguste, qui en un anglais impeccable nous fit comprendre qu'il venait tout simplement de se tromper d'immeuble.

   Mais, il était écrit que je devais avoir une surprise; et c'en fut une vraiment délicieuse quand Charlie Chaplin s'approchant de moi me fit un petit speach et me remit un écrin qui contenait de forts jolis boutons de manchettes. Très ému par cette marque d'affection, je fis vainement appel à mes souvenirs d'anglais et... j'embrassai Charlot tout simplement... en français!

   Cette touchante cérémonie terminée, Charlie Chaplin proposa à l'assistance de jouer la comédie: et l'on divisa les invités et invitées en trois camps ou plutôt en trois compagnies: celle de Charlot, celle de Tourneur et la mienne. Puis chacun de nous se retira avec sa troupe dans un salon séparé et élabora le scénario de sa comédie impromptu. Quand tout fut prêt, la représentation commença: bien entendu, quand une des compagnies jouait, les deux autres faisaient le public.

   Le clou, je puis le dire, fut une valse chaloupée que je dansai avec Charlot, qui avait revêtu pour la circonstance un costume irrésistible. Mais le jour se levant, nous comprîmes qu'il était temps de nous coucher... Et l'on se sépara en se donnant rendez-vous pour une autre fois.

   Ce que fut mon réveil — fort tard dans la journée — devant le champ de bataille et de carnage qu'avaient laissé mes invités, défie toute description: chaque compagnie pour jouer sa comédie avait pris d'assaut ma garde-robe, mon cabinet de toilette, ma cuisine et avait pris mes vêtements, pyjamas, chemises, chapeaux, des objets de toilette, des rideaux, des casseroles, que sais-je encore! le tout laissé en vrac dans le salon, la salle à manger ou la vérandah... C'est-à-dire qu'un tremblement de terre n'aurait pas fait plus de ravages! Mais, c'est égal, ce fut, quoique loin de France, une joyeuse soirée!

MAX LINDER.

 

 

(1) Apaches, peuple indigène de l'Amérique du Nord errant entre le Texas et la Californie. (Naturellement).

 

(Le Film, Avril 1921)