La mort de Max Linder

Les débuts du Roi du Rire. – La vie à Hollywood.

Existences d'étoiles – La jalousie d'Othello.

L'envers du cinéma.

 

M. Max Linder

 

  La Chaux-de-Fonds, le 10 novembre.        

   La fin tragique de Max Linder est venue nous rappeler en ce début de novembre les modestes débats de l'art muet et la reconnaissance que doivent les foules aux premières vedettes du cinéma. Max Linder fut, en effet, un des pionniers du film, une des premières étoiles européennes de l'écran, et peut-être le seul grand comique muet, avec Rigadin, de la première école française. Son sourire éblouissant enfin, que nos lecteurs retrouvent ici, photographié dans l'une de ses meilleures créations (Le roi du cirque), fut le contemporain du rire large et réjoui de Rigadin. de Calino, de Rosalie, de tant de vedettes dont le nom a déjà disparu des programmes, et peut-être même de l'écran. Au cinéma, les morts vont vite. Max Linder était le seul de ces précurseurs qui disputât encore une parcelle de gloire aux Cocantin, aux Biscot, aux Charlie Chaplin, aux Buster Keaton et aux Jackie Coogan, qui constituent l'aristocratie du film comique. C'est qu'aussi l'acteur français prévoyant la crise par laquelle l'art français devait passer avant d'arriver à sa perfection actuelle avait franchi l'Atlantique et cherché à renouveler ses moyens au contact de la technique américaine. Pendant dix ans, Max Linder fut l'hôte de la cité du film. Il vécut à Hollywood, le faubourg de Los Angelès. C'est au pied des derniers contreforts des Montagnes Rocheuses, dans cet immense parc artificiel semé de villas et enserré dans le lacis d'avenues dont l'écran nous a si souvent transmis l'image, que l'acteur français vécut la dernière décade de sa vie. Entouré de l'amitié de Mary Pickford et de Douglas Fairbanks, choyé pour son esprit et sa bonne humeur, Max Linder tourna là quelques-uns de ses meilleurs films. Malheureusement, la vie de Hollywood, au studio et dans la résidence magnifique des étoiles, n'est qu'un incessant va-et-vient d'acteurs, d'assistants, de metteurs en scène, d'opérateurs, de légions de figurants et d'extras, de peintres, de charpentiers et d'électriciens toujours bâtissant et rebâtissant. Elle devait finir par épuiser les facultés créatrices de l'artiste et par exercer une influence pernicieuse sur son tempérament.

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   On connaît à peu près comment se déroule la vie des «stars».

   Les uns, comme Douglas Fairbanks, Mary Pickford, Cecil de Mile, — dont on admire aujourd'hui la réalisation «Les Dix Commandements» à la Scala, — travaillent à heures fixes et à journées remplies. D'autres n'ont point d'heures, ni de règlements. Ils arrivent au studio, quand ça leur chante, interrompent le travail quand il leur plait, le reprennent ou le lâchent, pour une cause ou sans cause. A vrai dire, le métier est si absorbant, si pénible qu'il exigerait des haltes fréquentes et de la modération aussi bien dans l'effort que dans les plaisirs. Mais les étoiles brûlent la chandelle par les deux bouts. En fait d'efforts physiques, ils ne connaissent pas d'économie. Passant d'une distraction à une autre, ils finissent souvent comme le pauvre Wallace Reid par rechercher des sensations rares et par demander à la cocaïne et à la morphine des paradis nouveaux. Il est certain que l'ambiance de Hollywood ne fut pas propice an repos de l'âme et du corps de Max Linder, pas plus qu'à la méditation... Tout s'y présente sous le jour du gain, de l'affairisme, de la publicité. Les «publicity-men», comme disent les Américains, pour corser leur réclame, puisent sans vergogne dans la vie privée des stars. Tout leur est bon. Une «star» est-elle bien mariée ou pieuse, comme Mary Pickford, on chante les louanges de la famille en développements lyriques. Une autre est-elle divorcée, comme les trois quarts des vedettes, ou bien déjà consolée, comme les trots quarts aussi, ce sont alors des détails scabreux et les élucubrations les plus abracadabrantes. Bien entendu, il y a à Hollywood, comme dans toutes les villes yankees, d'innombrables ligues de la moralité, qui surveillent la décence des rues et des lieux publics. Elles pourchassent le vice et même l'innocent plaisir. Elles surveillent la tenue, jusque dans les recoins les plus intimes. C'est précisément ce puritanisme outré, dont la prohibition est le résultat, qui jette les «stars» dans les orgies à huis-clos, la folie des paradis artificiels et le débordement des mœurs. Le scandale Fatty Arbuckle nous a révélé les dessous de l'aristocratie du film sous un jour cru qui n'est pas toujours celui que nous dévoilent les batteries de projecteurs à acétylène.

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   D'ailleurs, ce qui ne saurait laisser le moindre doute, c'est due la pratique constante du studio finit par provoquer des réactions nerveuses dont les acteurs eux-mêmes ne sont plus les maîtres. A force de simuler tant de fausses joies et de faux chagrins, de faux pleurs ou de faux rires, à force de rester pendant des heures le visage contracté dans la colère ou l'attendrissement, on finit par fatiguer le cerveau et par épuiser les sources émotives. C'est une acrobatie artistique beaucoup moins simple et plus dangereuse qu'on ne se le figure, que celle par laquelle les vedettes récoltent des millions, gagnent villa et bungalow avec vue sur la mer, yacht, Cadillac et carnet de chèques... Tout se paie. A force d'avoir maquillé, peint et déformé leur visage, à force d'avoir surmené leurs traits et leurs cerveaux, il reste aux «stars» des rides profondes. Rides physiques et rides morales. Car ces grimaces perpétuelles devant l'objectif insensible doivent surgir du fond de l'être incessamment appelé, creusé et tourmenté. Vous devinez bien vous-même qu'un sourire mécanique ne vaudra jamais à l'écran autant de dollars qu'un sourire vrai.

   Ajoutons hélas! que même en Europe, à Paris, le foyer de Max Linder n'avait rien de la tranquillité et de la quiétude qui distinguent nos intérieurs bourgeois. Chez lui, la fantaisie, la bohème la plus cinématographique régnaient en maîtres. Comme l'ont révélé les échos mondains parus après sa mort, ce n'étaient que longues veilles aux cabarets à la mode et dans les boites de nuit, dans les dancings dont la musique casse déjà la tête des gens solides, et qui mettait, on pense à quelle épreuve, les nerfs déjà malades du pauvre Max. «Le ménage dansait et se disputait», a écrit un échotier épris de précision. Les scènes violentes succédaient aux sorties répétées. Il fallut bientôt faire appel aux calmants, dont on connaît les faciles abus...

   Enfin il y avait, comme on l'a dit, plus terrible que tout, le ver rongeur de la jalousie, la hantise perpétuelle d'un Othello vieilli, craignant d'être trompé par une femme jeune et belle.

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   La presse mondiale a pu écrire d'habiles variantes sur le thème connu du comique dont le visage évoque la bonne humeur et la fantaisie, et qui porte comme Chateaubriand «son cœur en écharpe». Nombreux sont les hommes dont le métier est de faire rire et dont le masque de joie cache une poignants détresse. Mais ne nous attardons pas trop à ce contraste, à cette antithèse du «clown pleurant» dont la littérature romantique, de Hugo à Bainville, a un peu abusé. Le cas psychologique de Max Linder ne ressortissait en ses débuts ni au découragement, ni à la désespérance, ni à la neurasthénie. Au contraire, bonheur, gloire, fortune, tout lui souriait. Son malheur est plus simplement issu de cette maladie vieille comme le monde et comme l'amour, de ce mal incurable qu'on appelle la jalousie. Max Linder était jaloux, de la pire espèce des jaloux, dé ceux dont l'amour exclusif voudrait enchaîner â leur personne jusqu'aux moindres pensées et aux moindres actes de l'être qui leur est cher. Max Linder aimait en homme qui a trop pratiqué la folle vie pour ne pas connaître la fragilité du bonheur humain et pour ne pas éprouver la crainte de voir sombrer le sien. Plus qu'épris d'une femme passablement plus jeune que lui, il tremblait de la perdre dans le tourbillon des plaisirs de Paris et jusqu'aux hasards des lieux de villégiature qu'elle fréquentait, Il avait commencé, lui-même, avant son mariage, par faire avec elle quelques fugues. La méfiance, le soupçon, finirent chez lui par tourner en certitude et cette certitude en idée fixe. Il lutta quatre ans, dans des alternatives de bonheur et de désespoir. Puis il renonça â souffrir, et ce fut la fin sanglante du roi du rire. La grande lâcheté humaine qu'il a commise n'est pas tant dans son suicide — qui reste indépendant de tous les jugements et qui ne regarde que lui. — que dans sa façon égoïste d'entraîner dans la tombe celle qu'il avait aimée. Elle était une enfant lorsqu'il la connut. Il l'épousa jeune fille. Et dès lors, ce fut pour elle le calvaire de toutes les jalousies, les reproches, les réconciliations, les scènes violentes qui minent un organisme, et qui tuent à coups d'épingles le désir de vivre. Un jour, où la vie parait plus décourageante, plus inutile et plus amère, un jour vient fatalement où la jeune femme même la plus éprise de vivre renonce à lutter et se jette épuisée dans les bras du désespoir: «J'en ai assez, s'écrie-t-elle. J'accepte de mourir. Puisqu'il n'y a plus que cette manière-là de prouver mon amour, anéantissons-nous, disparaissons, et que tout soit fini.» Aussi vrai qu'à ce moment-là la jalousie est un crime, l'homme qui accepte pareil sacrifice est un lâche. Max Linder n'a eu qu'une excuse, son épuisement psychique et son désarroi moral consécutifs à la vie épuisante qu'il menait dans la capitale du film. Il était, comme diraient nos maîtres du barreau, en état de responsabilité intellectuelle diminuée. Mais cela n'empêche que la mort du grand artiste et de sa femme ont fait une orpheline de deux ans et demi pour qui la fortune ne remplacera jamais l'affection et les baisers d'une mère.

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   La mort de Max Linder aura peut-être un effet utile. C'est d'ouvrir les yeux à ceux qui ne voient du cinéma que son côté brillant, sa vie fastueuse, émancipée, et palpitante d'intérêt. Aux Etats-Unis, depuis plusieurs années déjà, le mirage de Hollywood a remplacé le mirage de New-York. Autrefois, on allait engloutir ses forces dans la capitale du dollar. Aujourd'hui, la métropole consacrée au Dieu film engloutit des milliers et des milliers de jeunes filles, de femmes, d'adolescents et d'hommes, venus des quatre coins du globe. «chacun avec la persuasion intime qu'il porte dans sa boite à maquillage son bâton de futur «star». Le suicide de Max Linder est une révélation brusquée de l'envers du décor. Il nous montre la vraie douleur, les vraies larmes, le vrai sang répandu dans l'intérieur luxueux où la foule ne voyait que le sillage d'un couple heureux. C'est le film vécu, le film réaliste, le film qui finit mal, et le dénouement devant lequel reculent tous les metteurs en scène.

   Quant à nous qui ne songeons au cinéma que pour aller regarder vivre les «étoiles» sur l'écran, nous n'envierons peut-être plus aidant les pluies d'or qui s'abattent sur chaque vedette et les sommes folles au prix desquelles les grandes associations, l'U. F. A., la Famous Players ou la Métro-Goldwin se les disputent. Toute médaille à son revers. Ni la fortune ni la gloire ne nous rendent heureux. Savoir se contenter de peu vaut souvent mieux que l'ambition démesurée et la possession des richesses. Et puis, par-dessus toute considération métaphysique, il reste cette vérité élémentaire que même pour les êtres les plus déshérités, en face de la mort, la vie est belle. Voir, entendre, respirer, goûter, toucher, lutter, tout cela a une saveur qui nous dit qu'il vaut la peine de vivre. Ajoutons-y quelques axiomes moraux, même les plus communs, et nous éviterons ces vertiges ultra-modernes auxquels a finalement succombé le pauvre Max Linder. Paul BOURQUIN (L'Impartial, 10.11.1925)