LE CABINET NOIR

(Histoire authentique.)

 

 

    Nous étions hier avec quelques amis à déjeuner chez Max Linder, lorsque la sonnerie du téléphone ayant retenti, on vint annoncer au maître de la maison qu'on lui téléphonait de bien vouloir passer au ministère de l'Intérieur avant quatre heures.

    La curiosité fut tout de suite piquée, et sur un ton mi-plaisant, mi-sérieux, un se mit à supputer les raisons de cette démarche officielle.

    - C'est peut-être pour te proposer la croix? émettait l'un.

    - A moins que ce ne soit dans le but de réclamer votre concours pour une fête de charité...

    - ...Ou pour un portefeuille ministériel, renchérit un des convives.

Cette dernière hypothèse, que justifiait la pénurie des acceptations, ne tarda pas à être retenue.

    Pourtant, quelqu'un se permit d'insinuer que c'était peut-être une manoeuvre de la Sûreté générale désirant s'assurer de la personne du Roi du Cinéma, dans la crainte d'un complot.

    Il fut donc décidé que Max Linder ne se rendrait pas en personne place Beauvau, mais qu'il enverrait celui qui s'était déjà empressé de se proposer comme futur chef de cabinet.

    En attendant le résultat de cette démarche, on passa en revue parmi les diverses attributions ministérielles celle qui lui conviendrait le mieux. On finit d'ailleurs par s'en tenir au portefeuille des Affaires Etrangères, d'abord parce que habitant le quai d'Orsay, le ministre cinématographique aurait moins de difficulté à déménager, et ensuite parce qu'il réaliserait facilement une entente universellement cordiale, ses scénarios comiques provoquant partout le rire qui désarme.

    Déjà il posait à son acceptation les uitimes conditions... "ciné qua non", lorsque le messager revint l'oreille passe dénoncer une simple mystification... sans doute un opérateur d'une maison cinématographique concurrente, qui avait tenté ce subterfuge pour - préalablement posté - "tourner" gratis Max Linder pénétrant au ministère de l'intérieur.

    C'est égal, voilà une combinaison qui n'a tenu qu'à un film et dont le titre aurait été tout indiqué: le cabinet noir. ARMAND MASSARD [ARTICLES DE PARIS ... ET D'AILLEURS] (La Presse, 9.6.1914)