UN FILM INEDIT

 

LE 14 JUILLET DE MAX

 

Une soirée mouvementée à La Varenne.

Max Linder reçoit. — Incidents tragi-

comiques. — Par l'eau et par le feu!

 

    Afin de bien affirmer ses sentiments républicains, le Roi du Cinéma, notre Max Linder national, avait convié des amis à venir festoyer dans sa villa de La Varenne, au bord de La Marne, en l'honneur de la Fête Nationale.

   «Le Paradou», résidence d'été de l'amphytrion, était coquettement décoré de drapeaux et de lampions, et tous les grands arbres du jardin étincelaient de mille feux multicolores.

   Dès sept heures du soir des autos amenaient les invités de marque; artistes notoires, auteurs en renom et personnalités parisiennes.

   A la table somptueusement, dressée dans le jardin, Mlle Gaby Deslys présidait.

   Les mets furent exquis, les vins généreux et les conversations des plus animées.

   Au dessert, le maître de la maison invita ses convives à monter en bateaux pour aller assister sur la Marne au feu d'artifice qui avait été spécialement préparé sur la berge.

   Toute l'assistance élégante et joyeuse se pressait déjà sur le ponton d'embarquement lorsqu'un cri déchira l'air.

   Sous la pesée trop lourde, le ponton avait cédé, et nombre d'invités des deux sexes venaient de disparaître dans l'eau.

   La foule qui se pressait sur le quai voulut se précipiter pour secourir les gens qui se débattaient dans l'eau, et dans sa poussée en avant, ainsi qu'il advient généralement en ces circonstances, fit culbuter quelques autres invités qui aidaient, du bord de la rive, à repêcher les femmes.

   Tout se termina heureusement, sans grand dommage. Le sauvetage fut prompt et silencieux. Les hommes firent leur devoir et les femmes furent presque toutes étonnantes de calme.

   Les élégantes regagnèrent la villa, avec collées aux corps des loques informes, derniers vestiges de toilettes magnifiques.

   Le service de secours s'organisa, sous les ordres du docteur-auteur Alfred Vercourt, qui se trouvait parmi les convives. On sécha les rescapés. Max Linder les rhabilla avec des pyjamas à lui — c'est incommensurable le nombre de pyjamas de toutes les couleurs qu'il put sortir à cette occasion de ses tiroirs!

   Vers onze heures du soir, la tenue de rigueur pour invités des deux sexes semblait être ce charmant négligé matinal.

   Pour achever de réchauffer les naufragés, qui furent tous et toutes vraiment admirables de sang-froid et de bonne humeur, on tira le feu d'artifice.

   Mais vous pensez bien que ce ne pouvait pas non plus être une réjouissance banale. On était chez Max Linder, que diable!

   Donc, une étincelle malencontreuse jaillie du brandon que maniait l'artificier, communiqua le feu à un paquet de fusées, qui s'empressèrent d'éclater à tort et à travers dans toutes les directions, bombardant — sans dégâts — les spectateurs assemblés sur les berges et sur les terrasses.

   En un clin d'œil, la place fut nettoyée. Et ce ne fut que timidement, un à un, sans trop se risquer, que chacun reparut pour assister à l'éclatement du «bouquet» magique.

   Toutes ces émotions répétées furent vite dispersées par un dernier toast et fort avant dans la nuit, les autos remmenèrent drapés dans des pyjamas, emmitouflés dans des couvertures, les invités immuablement sereins du Roi du Cinéma.

   Il y en avait cependant dans le nombre quelques-uns qui furent effleurés du soupçon que toutes ces manifestations tragicomiques avaient été manigancées par l'amphytrion, désireux de tourner un nouveau film impromptu....

   Heureusement qu'avec Max Linder, «çà ne tourne» jamais mal. — A. M [=Armand Massard] (La Presse, 16.7.1914)