ECRANS ET STUDIOS

 

Souvenirs

sur Max Linder

 

 

   J'ai connu Max Linder dans des circonstances bien curieuses.

   Il venait de terminer son dernier film. Son nom revenait en vedette. Il était, après dix-huit ou dix-neuf ans de métier, l'homme du jour. Une interview s'imposait.

   J'obtins, par hasard, une communication rapide. Je ne connaissais de Max Linder que son image de l'écran, ombre silencieuse dont l'éloquence était dans le geste. J'attendais la révélation de sa voix séparée de lui-même par le téléphone. C'est par morceaux que j'ai connu Max Linder et à travers les artifices, de la science moderne. J'essayai aussitôt de faire la synthèse: mettre cette voix avec cette image. Il ne m'en laissait pas le temps.

   Jamais je n'ai été plus sincèrement, plus passionnément, comment dirai-je? attrapé... mettez sans crainte le terme énergique... La raison? J'avais publié la semaine précédente dans un journal cinématographique, un article sur les grands comiques de l'écran et je ne l'avais pas cité. A vrai dire, j'étais impardonnable et Max me passa une de ces semonces qui font date dans les états de service d'un journaliste.

   Tout pantois, je finis par obtenir quand même l'interview désirée. Pour une fois que je disais du bien des Américains, c'était mal tomber!...

   Max habitait à ce moment-là au Champs-de-Mars. J'étais exact, il faisait un temps superbe et j'avais préparé un petit discours très bien pour expliquer mon étourderie. J'avais aussi emporté une collection complète de mes articles pour justifier ma sympathie pour les films et les artistes français.

   Ma première impression fut: «Comme il est petit!» Puis: «Comme il est ridé!» - C'était un peu triste. Une patte d'oie très marquée aux tempes et un profond sillon vertical coupant les joues.

   Un bon sourire et la poignée de main d'un homme dont les paumes sont durcies par les agrès. Très élégant dans le veston de maison vert et noir, pochette de soie, cheveux et moustaches impeccables, œil vif et geste nerveux. Cette fois, voici la voix et voici l'homme.

   Sur son bureau je remarque des spécialités pharmaceutiques pour le traitement des maladies d'estomac. Il parle d'ailleurs de sa santé qui est mauvaise.

   Nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde. Sans peine je m'étais aperçu que Max Linder, homme charmant, n'avait pas l'énergie qu'il affectait dans ses paroles. C'était un être sans volonté et pour peu qu'on lui tînt tète, il s'effondrait aussitôt. Il le savait et s'efforçait de cacher cette faiblesse. Et pourtant quel amour du travail! Je le revis assez régulièrement par la suite. Tout malentendu était définitivement dissipé. Il me parlait de son prochain film Le Chevalier Barkas avec un enthousiasme juvénile.

   Puis il émigra au printemps dernier, à Neuilly où il s'était fait construire un hôtel particulier. Sa santé s'altérait de plus en plus. II me parla au mois de juillet d'un film sur l'histoire de la Légion d'honneur, projet d'un jour auquel il ne donna pas suite. Peu de temps après il part en Suisse. Six semaines sans nouvelles. Une brève lettre. Retour à Paris. Je le vis pour la dernière fois un matin du mois de septembre dans un palace de la rive gauche...

   Le soir du même jour, nous étions quelques camarades réunis après une présentation autour d'un modeste souper. Quand vint le moment d'échanger les derniers «tuyaux» je leur appris que Max Linder ne tournerait pas Barkas, qu'il ne tournerait pas Le Chasseur de chez Maxim's, parce que Max Linder, qui fut le roi des comiques français, se mourait d'une effroyable neurasthénie.

   Une tristesse passa sur nous...

RAYMOND BERNER.

(La Presse, 19.12.1925)