QUATRE PARISIENS GAGNENT EN BOBSLEIGH

LE CHAMPIONNAT DE LA SOVOIE

 

  C'est sans doute en pensant à une course de bobsleighs que le poète a dit: «Partir, c'est mourir un peu!»

 

Bobsleigh1

Le départ du bob “3”. - «Deux!... Un!... Partez!» scande le commissaire. - «Bobbez!» crie le capitaine à ses équipiers.

 

   Que ne ferait-on pour éprouver cette piquante sensation, au moment où le bobsleigh traîné par un mulet en haut de la piste en zigzags, longue d'un kilomètre et demi, est amené à la ligne de départ Chaque équipier s'installe à son poste: le freineur à l'arrière, le capitaine au volant, les pieds arcboutés à proximité du frein à pédales, dont il ne faut user qu'avec une sagace parcimonie.

   Le capitaine du bob jette un regard sur ses équipiers pour vérifier si leur position est bonne (les impératives recommandations ont été faites préalablement) puis crie aux commissaires officiels: «Prêts!».

 

Bobsleigh2

 

Bobsleigh3

Le virage fatal aux Chaudérons. Le capitaine fait un effort pour rétablir l'équilibre compromis, mais les équipiers se penchant insuffisamment à l'intérieur du virage, le bob “3” se retourne.

 

   Chronomètre en main devant le téléphone qui transmet aux juges à l'arrivée le temps exact, le juge au départ scande: «Cinq... quatre... trois... deux... un... go!»

   Les freins, qui mordaient sur la glace pour retenir le bob sur la pente abrupte, sont lâchés, les équipiers «bobbent» en cadence, par un mouvement saccadé du buste d'arrière en avant, selon la cadence commandée par le pilote, et le bob dévale roulant de virage en ligne droite, accélérant sans cesse son allure, pour venir terminer en trombe, après un dernier virage très relevé, devant le poste des officiels qu'entourent skieurs, lugeurs, patineurs — et l'«Anglais» de l'anecdote guettant l'«accident».

   La grande semaine vient de prendre fin à Chamonix, où elle a rencontré un éclatant succès.

   Le jour de mon arrivée, Max Linder venait de s'adjuger superbement la Coupe du Majestic.

   Le lendemain devaient se disputer les épreuves du championnat régional, qualifiant pour le Championnat de France, et la classique Coupe du Président de la République.

  Je parvins à m'engager pour ces deux compétitions, après avoir réussi à m'affilier au Club des Sports alpins de Chamonix, à obtenir une licence de la Fédération des sports d'hiver, à louer un bob pas mal rouillé parce que remisé depuis un an par son propriétaire, un fermier suisse installé dans les environs, et surtout à trouver trois co-équipiers assez hardis pour se confier à un capitaine, dépourvu de tout entraînement spécial, ignorant totalement le parcours de la course (la piste se trouvant fermée jusqu'à l'heure du départ), et n'ayant jamais pu expérimenter son bobsleigh.

 

Bobsleigh4

Un beau virage, correctement abordé à 90 à l'heure.

 

   Max Linder accomplit ce miracle. Il stimula le zèle de ses trois ex-coéquipiers: Horace Vernet, Jacques Baratte et Jacques Cappella qui consentirent à se ranger sous mon commandement.

   Deux journées d'épreuves étaient prévues. Quatre manches devaient se disputer.

   La première était celle qui aurait pu normalement nous causer des déboires.

   Nous réussîmes le parcours, malgré une gênante chute de neige qui aveuglait fâcheusement, dans un excellent style et dans un temps qui nous laissait tous les espoirs.

   Dans la seconde manche, nous franchissions sensiblement plus vite le dernier virage, qui, pris un peu haut par suite de la vitesse acquise et du défaut de visibilité, vit sa crête s'effondrer après notre impétueux mais correct passage.

   On réfectionna le virage et l'épreuve recommença le lendemain, par une belle journée ensoleillée.

   A l'heure du déjeuner nous étions grands favoris pour la Coupe du Président de la République, deux des meilleures équipes chamoniardes s'étant retournées à plusieurs reprises, — et nous avions gagné le Championnat régional!

   Après le repas, nous devions courir notre suprême chance.

   Est-ce la griserie du succès — ou des joyeux crus savoyards?...

   N'est-ce pas plutôt l'appréhension communiquée par un commissaire de course qui nous lança perfidement aux oreilles un temps faux concernant le dernier trajet accompli par notre concurrent le plus direct et qui nous aurait sérieusement handicapé?... N'est-ce pas l'état du virage des Chaudérons, fatal dans la matinée à plus d'une équipe, et abîmé par le passage des bobs, qui tous nous avaient précédés?...

 

Bobsleigh5

L'arrivée du bob “3”. La ligne des chronométreurs franchie, le capitaine crie: «Freins»!

 

   Ou bien est-ce simplement cette «glorieuse incertitude du sport» venant rétablir en faveur d'une jeune équipe pur-sang de Chamonix, très soigneusement entraînée depuis des mois, la chance qui nous avait jusque-là un peu trop cyniquement souri? …

   Au virage des Chaudérons, abordé à pleine allure, nous nous retournions comme un seul homme!

   Sans prendre le temps de frictionner nos contusions, malgré l'émoi de cette néfaste panne, nous ressautions en bob, vite remis sur ses patins, et nous finissions — pour l'honneur — bien résolus à tenter une revanche, l'année prochaine, dans ce neigeux paradis chamoniard, où les sports d'hiver olympiques feront en 1924 disputer leurs épreuves.

Armand MASSARD.

(Le Monde Illustré, 3.2.1923)