L'ORGUEIL APPRIS

 

  Jouant une scène de cinéma, en Amérique, M. Max Linder dut entrer dans la cage d'une lionne — «Lucille» — qui le mordit.

   La veille du jour où devait être tourné le film, M. Max Linder avait été présenté à Lucille. Elle s'était montrée charmante. Leurs relations furent imprégnées de la plus franche cordialité.

   Le lendemain, moins aimable, Lucille planta ses dents dans l'épaule du partenaire qu'elle n'avait pas choisi. Le régisseur-assesseur offrit à Max Linder l'explication que voici:

   «Lucille n'aime pas les gens mal habillés. Hier, vous étiez en gentleman, aujourd'hui vous êtes déguisé en chenapan! Et puis, vous fumiez dans sa cage, elle a horreur de ça.»

   Si la seconde raison donnée était celle de Lucille pour mordre M. Max Linder, je comprends presque la morsure. J'accepterais même, de temps en temps, de voyager avec cette bête qui a le courage de son opinion. Elle ferait peut-être rétablir une atmosphère à peu près respirable dans certains compartiments transformés en salles de fumigation aère et nauséabonde.

   La première raison, par contre, serait moins excusable. Jusqu'alors, seul, le chien, l'animal le plus domestique après l'homme, témoignait une haine farouche et grotesque au mal vêtu.

   Voici que les animaux du désert, d'avoir approché les humains, se mettent à leur tour à juger les gens sur l'habit, à déterminer, par la casquette ou le chapeau, le degré de confiance que doit inspirer un individu. Je n'aurais jamais supposé un tel degré de naïveté aux félins.

   Il n'y aura plus, pour rester rebelles à cette grossière erreur du vêtement que les chats, incapables d'une telle bassesse de sentiment.

   Et c'est pour cela que, les méconnaissant une fois de plus, on les traite d'indifférents, parce que le tissu de la robe ou du veston leur importe peu, à condition qu'on leur en prête un pan pour se nicher. Fanny Clar. (Le Populaire, 18.10.1920)