LA VIE CORPORATIVE

__________

Le nouveau rôle de Max Linder

__________

 

 

   NOUS ne laisserons pas sans commendataires la révolution de Palais qui s'est produite à la Société des Auteurs de Films, et qui a fait passer le sceptre des mains de M. Michel Carré aux mains de M. Max Linder. Dans la pensée de ceux qui l'ont provoqué, ce changement de règne doit, en effet, avoir un sens et un but.

   Il y aurait, en tout cas, ingratitude et injustice à laisser partir M. Michel Carré sans rendre à ce parfait galant homme l'hommage qui lui est dû. Sachant fort bien qu'il avait été mis pour agir en la place qu'il occupait, Michel Carré n'a laissé passer aucune occasion de militer en faveur du film français. Mais il est vrai que ce fut toujours avec courtoisie, tact et mesure, même lorsque son action se heurtait à l'évidente mauvaise volonté ou à l'incompréhension la plus déconcertante. On doit notamment se souvenir d'une ardente campagne menée par Michel Carré en faveur des cinémas passant une proportion déterminée de films français, et auxquels, à titre d'encouragement, on aurait accordé une détaxation spéciale. C'eût été, peut-être, la solution la plus élégante du problème de la protection du film français. Mais l'accord ne put se faire — se fera-t-il jamais? — entre les cinématographistes français, et Michel Carré en fut pour sa peine.

   Nous crûmes pouvoir annoncer alors qu'ils se trompaient lourdement à ceux qui pensaient avoir enterré, avec l'initiative de Michel Carré, l'obsédante question de la protection du film français. Et nous écrivions: «Les directeurs de cinémas qui n'ont pas voulu envisager la question de la protection du film français sous la forme d'une détaxation spéciale dont ils auraient profité la verront se poser de nouveau devant eux sous la forme de taxes douanières ou de contingentement dont ils seront les premières victimes.»

   Nous en sommes exactement à ce point. Les soldats dont M. Max Linder prend le commandement ne cachent pas que c'est pour les mener à la guerre qu'ils se sont choisi ce général. Et le général Max, toujours aussi jeune, toujours aussi «allant», déclare volontiers qu'il est impatient de «bouter dehors» le film étranger, par tous les moyens.

   Ne nous frappons pas, cependant. Faisons, au contraire, pleine confiance à l'expérience, au bon sens, à l'esprit pratique de Max Linder. En présence des répercussions profondes et graves que pourrait avoir sur l'industrie cinématographique tout entière une action précipitée et désordonnée, il devra, comme l'avait fait Michel Carré, calmer les turbulents, raisonner les irréfléchis, écarter les incompétents.

   Nul, en effet, n'a le droit, en une matière si délicate, de s'abandonner à l'improvisation hasardeuse. Les risques sont trop grands, sinon pour soi-même, du moins pour autrui. Il n'est pas douteux que le gouvernement, qui se débat dans une situation financière inextricable et qui cherche partout de nouvelles ressources, ne se trouve que trop enclin à écouter le premier venu dont l'obligeant conseil lui inspirerait de prélever sur l'industrie cinématographique une dîme supplémentaire. Il sera bon, et même honnête, que les auteurs de films ou tous autres groupements y regardent à deux fois avant de se faire bénévolement les pourvoyeurs du fisc.

   Taxer le film étranger afin de protéger le film français, contingenter l'importation étrangère afin de protéger la production nationale, cela est bientôt dit et, pour peu qu'on y tienne absolument, ce sera bientôt fait. Mais quelles seront les conséquences pour chacune des branches de l'industrie et pour l'industrie tout entière? Il faudrait le savoir. Cela en vaut la peine et demande étude et réflexion.

   Or les récents incidents qui se sont produits à la Chambre syndicale ne nous ont-ils pas appris que l'on y étudie et- discute précisément ces questions?

   Le président de la Société des Auteurs de Films — au même titre que le président de la Presse cinématographique — fait partie du bureau de la Chambre syndicale. Le lieu et les protagonistes d'une discussion sérieuse sont tout trouvés.

   Faisons confiance à ce vétéran du succès qu'est Max Linder: il va nous fournir l'occasion de l'applaudir une fois de plus dans son nouveau rôle. PAUL DE LA BORIE. (Cinemagazine, 7.8.1925)