NOS VEDETTES

MAX LINDER

Une belle carrière bien remplie et pleine d'avenir

 

  APRÈS un long séjour en Amérique où il a tenu haut et ferme et avec un très brillant succès le drapeau de l'art cinégraphique français, Max Linder est venu en France respirer l'air natal, voir sa famille, ses innombrables amis et prendre un peu de repos bien mérité.

   Je suis allé lui rendre visite de la part de Cinémagazine et j'ai eu la joie de retrouver le Max Linder d'avant son départ en Amérique, et même plus aimable, plus accueillant que jamais.

   En attendant quelques minutes — Max Linder est très pris par les nombreuses visites que lui font non seulement les cinématographistes, mais aussi tous les artistes dont il fut et dont il entend rester le camarade — jetons un coup d'œil sur le home de notre illustre comédien.

   Après avoir traversé une antichambre encore toute encombrée de malles, nous pénétrons dans un salon où les meubles de style et les tableaux de maîtres décèlent le goût exquis et raffiné de celui auquel nous allons dans quelques instants faire subir le supplice de l'interview.

   A peine avons-nous le temps d'admirer une jolie toile que Max Linder ouvre la porte et nous invite à entrer dans son cabinet de travail.

   Sur son bureau est un important courrier qu'il finit de classer avec sa secrétaire.

   « — Vous ne pouvez croire combien je suis désolé de ne pouvoir accepter toutes les invitations qui me sont faites par des amis, des camarades qui me sont chers; Mais pour arriver à donner satisfaction à tous, il me faudrait déjeuner et dîner en ville plusieurs fois dans la même journée!... C'est impossible!... N'est-ce pas Vraiment, je suis très touché de toutes ces marques de sympathie.»

*

*   *

   Lorsque M. Caillard donnait, à Bordeaux, des leçons de diction au jeune Lacerda, il ne se doutait guère que son brillant élève qui, à 16 ans 1/2, fit de brillants débuts sur la scène dans Les Fourberies de Nérine, puis joua Les Romanesques, d'Edmond Rostand et Le Baiser, de Théodore de Banville, deviendrait un jour le célèbre Max Linder que l'univers entier a applaudi au cinéma, et dont la vogue peut justement se comparer à celle de Charlie Chaplin.

   Alors, M. Caillard — qui, lui-même, ne prévoyait pas qu'il serait un jour le réputé metteur en scène de Popaul et Virginie de A. Machard, et de tant d'autres jolis films interprétés par des enfants — faisait étudier à son élève les classiques tels qu'Andromaque, Polyeucte, etc.; et le préparait à l'examen d'admission au Conservatoire de Paris.

   Le cœur rempli d'espoir, Lacerda se présenta, et fut refusé, à l'unanimité!...

   Ce premier échec ne découragea pas le jeune et persévérant artiste qui, enfin!... débuta à Paris, à 17 ans, au théâtre de l'Ambigu, qui était alors dirigé par Grisier.

   Il faut entendre raconter par Max Linder l'histoire de ses débuts.

   « — J'avais le théâtre dans la peau et, persuadé que les planches complèteraient mon éducation théâtrale mieux que n'importe quel professeur, je voulais absolument débuter n'importe où, n'importe comment. On jouait, à l'Ambigu, Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris, de H. Boussenard. Après de nombreuses démarches, j'avais pu me faire présenter au régisseur. Un artiste — il avait deux mètres de haut, et une tonitruante voix de basse! — étant obligé d'aller faire ses 28 jours, le régisseur qui, jusqu'alors, n'avait rien pu faire pour moi, me proposa de le remplacer au pied levé. Le cœur en joie, j'acceptai, je passai la nuit à apprendre et à étudier les soixante lignes de ce rôle, et je répétai le lendemain. Le régisseur me donna quelques brèves indications: «Tu es là, sur le praticable, tu fais des gestes énergiques et, d'une voix qui doit dominer les flots, tu diriges la manœuvre car ton navire va couler à pic.» J'étais tellement heureux que j'oubliai d'aller dîner. Le cœur plein d'espoir, je rentrai dans la loge pour m'habiller. Hélas!... je n'avais oublié qu'une chose dans la journée, c'était d'essayer le costume de l'artiste que j'allais remplacer. Je plongeais dans son pantalon, et je disparaissais dans la veste. Les manches et le pantalon étaient si longs que je ne voyais plus ni mes mains, ni mes pieds. Le bas de la veste m'arrivait aux genoux, et la ceinture du pantalon me montait jusque sous les bras. Le régisseur que j'étais aller prévenir de suite me dit: «Fiche-moi la paix!... Débrouille-toi!... Tu entres en scène dans dix minutes.»

   «Dix minutes!... et le costumier était absent!... Une habilleuse eut pitié de ma détresse, et voulut bien me faire rapidement des faux ourlets. Le temps pressait, le changement de décor se faisait dans le noir, on me poussa en scène, on me conduisit sur le praticable qui figurait sur la passerelle, et on me mit sur la tête une casquette qui me descendait plus bas que les oreilles.»

   «On fit la lumière, et en me voyant ainsi accoutré — j'avais l'air d'un clown! — tous les artistes en scène furent pris d'un invincible fou rire.»

   «Je bafouillais. Je n'entendais pas le souffleur, mais j'entendais parfaitement Grisier qui, étant allé dans la salle pour voir mes débuts, criait: «Mais il va foutre ma pièce par terre!...» et le rideau tomba!...»

   «Cet échec grotesque ne me découragea pourtant pas.»

   «Le régisseur de l'Ambigu qui, bien entendu, ne voulait plus entendre parler de moi, m'engagea tout de même pour jouer dans un mélodrame, Le Crime d'Aix; mais je dois avouer qu'afin de ne pas être reconnu, je m'étais fait un faux-nez en plastiline!... entre temps j'avais travaillé la danse et, avec quelque succès, j'avais pu présenter un numéro de danses comiques.»

   «Lorsque je fus engagé aux Variétés je venais d'avoir 20 ans. C'est alors que je fis la connaissance de Lucien Longuet qui me proposa de faire du cinéma, et qui me présenta chez Pathé où j'eus 20 francs par cachet.»

   «Mon premier film, La Première sortie d'un collégien, me coûta beaucoup plus qu'il ne me rapporta. J'aplatis mon chapeau à haute forme et je perdis une paire de boutons de manchettes en or.»

   «Puis je tournais Le premier Cigare d'un Collégien et Les Débuts d'un patineur. C'est alors que je pris le nom de Max Linder.»

*

*   *

   Ignorant sa valeur commerciale, Max Linder travailla pendant huit ans chez Pathé à raison de 20 francs par cachet.

   Un jour un imprésario de Barcelone vint le voir et lui offrit 1.000 francs par représentation pour jouer un sketch avec Napierkowska. Lorsqu'ils arrivèrent à Barcelone ils furent tout étonnés de trouver à la gare plus de 10.000 personnes qui les acclamaient. Leur succès fut considérable et, quand ils sortaient, leur voiture était escortée de deux gardes municipaux qui les protégeaient de la foule quémandeuse d'autographes, de cartes postales, ou des fleurs que portait Napierkowska.

 

M. Max Linder

Max Linder et Stacia Napierkowska photo-

graphiés pendant leur séjour à Barcelone

 

  Cette renommée, ces succès auprès du populaire, éveillèrent l'attention de Max Linder. L'artiste comprit facilement que sa grande vogue était due à ses films qui faisaient fureur dans le monde entier.

   De retour à Paris, Max Linder alla rendre visite à M. Charles Pathé. Il n'hésita pas à lui exposer qu'il ne saurait continuer à tourner aux mêmes conditions, et il lui demanda 150.000 francs d'appointements par an. Le grand industriel qui savait trop bien quelle était la valeur marchande de tous les films tournés par Max Linder, lui accorda, sans discuter, le traité demandé pour une période de trois ans. 1

   Six mois plus tard, Max Linder eut le sentiment qu'il n'avait pas assez demandé, et il voulut résilier son contrat. Mais tenant plus que jamais à lui, M. Charles Pathé lui accorda une importante augmentation, et, avec un dédit de 100.000 francs, Max Linder gagna 350.000 par an.

   C'est à cette époque, 1912, que Max Linder fut engagé au Wintergarten de Berlin, à raison de 1.000 francs par représentation. Ayant su qu'on avait doublé, en son honneur, le, prix des places, il exigea que son cachet fut lui aussi doublé, et il obtint 2.000, puis 3.000 francs par cachet pour jouer, avec la belle Léonora, Pédicure par Amour, sketch qui durait dix minutes.

 

M. Max Linder

Max Linder, dans “Pédicure par amour”

sketch qu'il joua en 1912, à Berlin

 

   Nombreuses furent les propositions que lui firent les firmes cinématographiques allemandes, qui lui proposèrent jusqu'à 500.000 francs par an, paiement du dédit à leur charge.

   Représentant à Berlin de la firme Pathé, M. Pigeard s'inquiéta, et, de suite, télégraphia à M. Charles Pathé les propositions qui étaient faites à Max Linder.

   — Qu'il ne signe à aucun prix, répondit M. Charles Pathé, et, à son retour nous tomberons d'accord.

   Au retour de Max Linder, parti pour une longue tournée, la guerre éclata, et il fut mobilisé.

   Ayant été réformé, en 1916, Max Linder reçut de magnifiques propositions d'Amérique qu'il déclina, car, à un moment où le film français était arrêté dans son essor, il ne voulut pas apporter le concours de son talent à l'étranger. Puis, très malade, il jugea indispensable de se reposer plusieurs mois à Chatel-Guyon.

   N'oublions pas de mentionner que pendant sa grande tournée de 1912-13, en Allemagne, en Autriche et en Russie, il interprétait, avec Mlle Lucy d'Orbel et M. Gorby, des sketch très applaudis 2.

 

M. Max Linder

Max Linder lisant le scénario d'un

sketch a ses  camarades Lucy d'Orbel 3,

Gorby et à son régisseur

 

   Impeccable danseur, Max Linder lança le tango en Russie. Cette danse surnommée L'Irrésistible, fit fureur. Et tant à Moscou qu'à Saint-Pétersbourg, la haute société lui fit un accueil des plus flatteurs.

   C'est à Moscou que, pour la première fois de sa vie, Max Linder faillit avoir un véritable duel.

   L'ayant vu dans son film, Max Toréador, un sévère critique le prit à partie et n'hésita pas à affirmer que la corrida n'était que du chiqué et que, certainement, Max n'avait jamais mis à mort le moindre toro.

   N'admettant pas que ce journaliste mit en doute sa parole, Max Linder se fâcha tout rouge et lui envoya ses témoins.

   Devenue inévitable, une rencontre fut décidée.

   Le jour du combat, Max arriva sur le terrain avec la spada avec laquelle il avait effectivement tué le toro.

   — De même que j'ai mis à mort le toro avec cette lame, avec cette lame je vais vous tuer, Monsieur!

   — Non, franchement, M. Max Linder, vous avez tué un taureau?

   — Mais puisque je vous le dis et qu'on l'a filmé!...

   — Eh bien, restons-en là!... Agréez toutes mes excuses et, si vous le voulez, soyons amis. Et faute de belligérants, le combat fut remplacé par un grand souper où l'on célébra la réconciliation des deux adversaires.

 

M. Max Linder

Où Max est photographié, après la réconcilia-

tion, avec le journaliste russe qu'il s'était

juré de mettre à mort …

 

   Revenons à la carrière cinématographique de Max Linder. Dès que sa santé fut rétablie, il signa avec l'Essanay un contrat de 1.500.000 frs pour tourner douze comédies en deux parties dans le délai d'un an. Son premier film fut: Max part en Amérique. Puis il tourna Max veut divorcer et Max en taxi. Sa santé étant redevenue précaire, il dut s'embarquer et revenir au plus vite en France. Et c'est en faisant du sport à Chamonix qu'il retrouva en quelques mois sa santé. Aussi, lorsque M. Henri Diamant-Berger tourna Le Petit Café, de Tristan Bernard, Max Linder fit-il une brillante rentrée, une remarquable création dans le rôle d'Albert Loriflan.

   Il repartit en Amérique où il tourna Sept ans de malheur, Soyez ma femme et la désopilante parodie des Trois Mousquetaires qui vient d'être accueillie triomphalement à l'Artistic où le film a été présenté sous le titre cocasse de L'Etroit Mousquetaire ou Vingt Ans Avant.

   La technique, l'éclairage et la photographie de cette dernière bande sont impeccables, et nous avons retrouvé, avec quel plaisir, tant dans le scénario que dans l'interprétation de Max, la saine et franche gaîté qui si souvent fait défaut dans les films dits comiques.

   Je n'essaierai pas de vous raconter les péripéties de Max Lind'Ertagnan, du Cardinal Pauvrelieu, de la Reine Ananas d'Autriche et de la pauvre Constance Bonne-aux-Fieux, qu'il vous suffise de savoir qu'à la présentation un rire inextinguible me prit dès les premières scènes, et que je craindrais fort qu'il ne me saisisse à nouveau si pour vous les narrer, je me remémorais les exploits extravagants des héros de cette aventure.

   Rappelons que c'est en terminant ce film que Max Linder fut victime d'un grave accident de studio où il faillit perdre la vue. Pendant six semaines, les yeux bandés, il fut enfermé dans une chambre absolument noire, attendant, avec anxiété, sa guérison.

   Il faut que le public sache et n'oublie pas que, quels que soient les films que Max Linder a tourné ou tournera en Amérique, son travail, son art et sa technique ont été et seront toujours considérés comme de facture française. C'est donc une véritable victoire française que rapporta en Amérique L'Etroit Mousquetaire qui là-bas, comme ici, est exploité par les United Artist's. V. GUILLAUME-DANVERS. (Cinémagazine, 8.12.1922)

 

 

 1

1 Sources de 1912 prouvent, que l'ordre chronologique était le contraire. — Sources from 1912 show, that the chronology was the other way around. — Quellen aus dem Jahr 1912 zeigen, dass die zeitliche Abfolge anders herum war.

 2

2 Sources de 1912/13, montrent que Lucy d'Orbel jamais accompagné Max sur aucune tournée. — Sources from 1912/13 indicate, that Lucy d'Orbel never accompanied Max on any tour. — Quellen aus dem Jahren 1912/13 zeigen, dass Lucy d'Orbel Max auf keiner seiner Tournéen begleitet hat.

 3

3 Prétendument Lucy d'Orbel a co-vedette avec Max Linder dans non moins de 18 films, plus que toute autre personne, et pourtant, pas une trace d'elle peut être trouvé dans les sources contemporaines. At-elle même existé? La seule fois où son nom est mentionné, est dans cet article, et la femme montré ici, bien qu'à peine reconnaissable, semble ressembler Lilian Greuze de plus. Et encore plus irritant, les femmes dans des films avec Lucy d'Orbel, tels que: «Max Linder Pratique Tous Les sports», «Max n'aime Pas Les Chats», «Les vacances de Max», Max pédicure», «Max et la doctoresse», «Mariages imprévue» ou «La peur de l'eau», toutes semblent distinctement différent, et n'ont aucune ressemblance avec l'autre. — Supposedly, Lucy d'Orbel has co-starred with Max Linder in no less than 18 films, more than any other individual, and yet not a trace of her can be found in contemporary sources. Did she even exist? The only time her name is mentioned, is in this article, and the woman pictured therein, although barely recognizable, seems to resemble more Lilian Greuze. And even more irritating, the women in films, allegedly starring Lucy d'Orbel, such as: «Max Linder pratique tous les sports», «Max n'aime pas les chats», «Les vacances de Max», Max pédicure», «Max et la doctoresse», «Mariages imprévue» or «La peur de l'eau», all look distinctly different and have no resemblance to each other. — Angeblich war Lucy d'Orbel, öfter als jede andere, in mindestens 18 Filmen Linders Partnerin, dennoch ist keine Spur von ihr in zeitgenössischen Quellen nachzuweisen. Gab es sie überhaupt? Das einzige Mal, dass ihr Name erwähnt wird, ist in diesem Artikel und die darin abgebildete Frau, wenn auch kaum erkennbar, scheint eher Lilian Greuze zu ähneln. Noch irritierender ist der Umstand, dass die Frauen, die angeblich von Lucy d'Orbel dargestellt werden, in Filmen wie z.B.: «Max Linder Pratique Tous Les sports», «Max n'aime Pas Les Chats», «Les vacances de Max», Max pédicure», «Max et la doctoresse», «Mariages imprévue» oder «La peur de l'eau» vollkommen unterschiedlich aussehen und nicht die geringste Ähnlichkeit miteinander haben.