MAX LINDER

AU COURS D'UN DÉJEUNER, A HOLLYWOOD, MAX LINDER CONFIE

A NOTRE COLLABORATEUR ROBERT FLOREY LES ÉLÉMENTS DE

SON «PETIT RECENSEMENT ARTISTIQUE ET SENTIMENTAL»

 

   Ce soir-là, Max m'avait invité à un petit souper à la française. Je ne connais rien de plus charmant à Hollywood qu une soirée passée dans la somptueuse villa du «Roi du Rire». Max arriva quelques minutes en retard à notre rendez-vous. «Vous avez failli m'attendre!», me dit «The king of Smiles», mais excusez-moi, vous savez quel travail me donnent ces Trois Mousquetaires

   Et Max enleva son pardessus. Il était vêtu le plus drôlement du monde, car il avait gardé sa culotte et ses bottes d'artagnanesques, avait endossé une veste de sport par-dessus son pourpoint, il ne s'était pas démaquillé. Seul le vernis de la mouche-barbiche enlevée laissait un petit triangle indicateur sous la lèvre inférieure du grand artiste. Le chef surmonté d'une casquette à carreaux, Max était vraiment très pittoresque ainsi. Derrière lui arrivaient, chargés de bagages (car Max emporte chaque jour une véritable garde-robe au studio) son chauffeur nègre, son secrétaire et son assistant!

   S'étant enfin débarrassé de son «make-up», Max signa une cinquantaine de lettres, puis nous absorbâmes un liquide à la française qui eut le don de nous mettre en appétit, et passâmes dans la salle à manger, un vénérable maître d'hôtel ayant annoncé que «Monsieur était servi!».

   Max Linder n'aime pas répondre aux questions dans le genre de celles de notre petit recensement. Ne croyez pas, chers Amis du Cinéma, que l'excellent dîner préparé par le cordon bleu de Max pouvait me faire oublier mes devoirs. Au contraire. Aussi, à brûle-pourpoint, je demandai au «Roi du Rire»: «Quel prénom auriez-vous préféré?» Max réfléchit un instant, puis se déclara très satisfait de son prénom. Cependant il ajouta: «Il ne m'eût pas été désagréable de me nommer

   «Ivanoë!»

   Pendant que Max était descendu (soin qu'il ne confie à personne) chercher au cellier quelques bonnes bouteilles (disons: d'eau minérale carte blanche), le téléphone de la salle à manger résonna, je me précipitai sur l'appareil et j'entendis une voix divine, une voix dans le genre de celles que l'on doit entendre au Paradis de Mahomet, qui disait... «Allô, Darling?»

   A ce moment, Max entra.

   «On demande Darling», lui dis-je, souriant, Max alla répondre. Je tenais ma deuxième question. Quel est votre nom d'amitié?— «Darling!»

   Heureux d'arriver si vite à d'aussi excellents résultats, j'appréciai l'«eau minérale».

   Je savais que Max était né à Bordeaux, aussi je cherchais un moyen de savoir quels étaient son premier film et son film préféré.

   Max, qui est un charmant conteur, me facilita la chose en racontant ses souvenirs du temps où il débuta dans la Première sortie d'un collégien.

   «Le film que je préfère, ajouta Max, est le plus court de ceux que j'ai tournés et les journaux ont toujours été très aimables pour moi, je suis le grand ami des journalistes...

   « — On m'a dit que vous étiez très superstitieux?».

   « — En effet, j'ai beaucoup de superstitions», et tirant de la poche de son veston un court étui, il en extrait une petite Madone. «C'est mon fétiche»! C'est une «reporter américaine» qui m'en a fait cadeau. Un jour que j'étais fort découragé — car cela m'arrive quelquefois — je reçus la visite d'une journaliste. La reporter me demanda pourquoi j'étais si triste. Comme je lui contais tous mes ennuis, elle me donna cette petite figurine sacrée en me disant qu'elle me porterait bonheur et c'est pour cela que je ne la quitte jamais!»

   — Comme vous devez être heureux ici, dis-je à Max.

   — Certainement, mais je trouve le paysage de jour encore plus joli, j'aime tant le beau ciel bleu... c'est ma couleur préférée.

   — Et votre nombre favori?

   — Quelquefois, c'est 7; j'aime aussi 3! Mais quel intérêt cela a-t-il pour vous?»

   Max ne se doutait pas, ô lecteurs, quel intérêt vous portiez à ses goûts. Max cependant paraissait triste. J'avais déjà observé quelques jours avant les mêmes symptômes sur la physionomie de son ami Charlie Chaplin.

   — Qu'avez-vous, lui demandai-je?

   — Ma réponse va vous paraître invraisemblable, me dit-il, mais c'est l'exacte vérité: «Je sens que je ne suis plus comique.» J'ai trop de responsabilité. Vous savez que je dirige mes bandes, que je les joue, que j'écris les scénarios, que je m'occupe de tout enfin sans pouvoir compter sur quiconque; eh bien! tout ce tracas et tout mon travail me harassent; je ne suis plus comique; je traverse actuellement la même crise que Charlie Chaplin. Lui non plus ne se sent plus drôle et vous savez que lorsqu'il aura terminé les 2 pictures qu'il tourne simultanément pour finir son contrat avec le «First National», il débutera aux «United Artists» avec une bande dramatique! Nous avons, Charlie et moi, la même nature, un caractère semblable. Cependant je tiens à être gai et à réagir; je m'exerce chaque matin à «être gai et joyeux»; je chante à tue-tête, je siffle, le danse... et je suis triste, triste .. infiniment!

   Cependant un sourire apparaît sur les minces lèvres de Max. Majestueux, le maître d'hôtel s'est avancé avec une quantité de gourmandises sur un plateau.

   Max, qui n'a rien mangé jusqu'ici, me déclare avoir un appétit formidable!

   — Excusez-moi, me dit-il, mais je ne me nourris que de crèmes, de bons babas, de saint-honorés, de fruits confits, de chocolats, etc.. il me semble que la viande et les légumes sont pour moi des médicaments!

   Donc, Max est très gourmand!

   Max posa son doigt sur la table, la table sonne! Max pose son doigt à un autre endroit de la susdite table et la table re-sonne! «Quésako!»

 

Cinemagazine, 25.11.1921, Foto4

 

   Aimablement, le grand artiste me montre une petite pédale qu'il a sous le pied et qui produit la sonnerie.

   — C'est très amusant, m'explique Max. Un jour, j'ai dit à ma camériste que c'était une nouvelle table électrique et que l'on pouvait la faire sonner quand on voulait...

   A ce moment, la camériste, qui est entrée pour porter les cigares commandés par la sonnerie, éclate de rire et sur la prière de Max, achève l'anecdote:

   — Comme Monsieur m'avait dit que sa table sonnait toujours, j'ai voulu essayer le lendemain; mais comme je ne connaissais pas le truc, cela n'a pas marché. Croyant que je l'avais cassée, j'ai couru tous les magasins de Los Angeles pour avoir une table sonnante et partout l'on s'est ri de moi! Je me décidai à dire à Monsieur que j'avais cassé la table sonnante! Oh! il n'a jamais tant ri que ce jour-là et il a réparé immédiatement la sonnerie en posant son pied sur la pédale.

   — Un cigare?

   — Merci. Et vous?

   — Je ne fume plus depuis longtemps, dit Max.

   — Pourquoi?

   — Mon père était enragé fumeur, il allumait le matin une cigarette et transmettait le feu de cette cigarette aux autres qu'il fumait jusqu'au soir. Il n'arrêtait jamais. Un jour, il tomba malade. Le docteur déclara que s'il ne cessait pas de fumer il était perdu. Il n'arrêta pas et fuma de plus belle. Ma mère le lui reprocha, moi aussi. «Je voudrais bien te voir ne pas fumer, me dit mon père, tu fumes autant que moi.» Il n'y avait qu'un moyen pour l'empêcher de fumer. Je le pris. «Bah, je fume, mais je me fais fort de cesser quand bon me semblera, tandis que toi tu n'en serais pas capable», dis-je à mon père. Nous pariâmes à qui, dans la suite, cesserait le premier, et pendant 15 jours nous nous surveillâmes étroitement. Après un mois nous n'avions plus fumé ni l'un ni l'autre. Mon père se passa de cigarettes et guérit. Depuis je ne fume plus!

   — Quel est votre parfum préféré?

   — Autrefois, le premier que j'aie aimé fut «Le cœur de Jeannette» ... maintenant, cela m'est indifférent!

   — Quelle est votre ambition ici-bas?

   — Faire un beau et bon film, parbleu!

   Nous passâmes dans la bibliothèque. Je remarquai un magnifique exemplaire d'un livre de Cyrano de Bergerac, Voyages dans la lune.

   — Vous aimez Cyrano!

   — C'est mon héros?

   — Je comprends cela et j'aime également Cyrano mais, dites-moi quelle est votre devise? La même que celle de Savinien-Hercule?

   — Non, ma devise est assez banale, mais elle explique tout de même bien ma pensée c'est: «Bien faire et laisser dire.»

   Max possède une jolie collection de gravures extraites de revues espagnoles, car il eut de véritables triomphes en Espagne. Une de ces charges, représente Max passant hautain, élégant et dédaigneux au milieu d'un groupe de mignonnes petites femmes qui tendent toutes vers lui des mains suppliantes. Cette caricature m'aide à demander:

   — Etes-vous fidèle? (Curieuse question surtout s'adressant à Max Linder!)

   — Je l'ai été, me répondit-il en souriant...

   Je demande encore:

   — Vous avez ici de nombreux amis. A qui surtout accordez-vous votre sympathie?

   — Aux pauvres bougres des régions libérées qui couchent encore dans les ruines, sur la terre gelée. Il doit faire bien froid dans le nord de la France meurtrie! Ah! si ces pauvres gens pouvaient un peu profiter du beau soleil de cette paradisiaque Californie!

   Et Max est de nouveau bien triste en disant cela. Pour changer la conversation, je lui demande comment va sa picture et si elle est bientôt terminée.

   — J'aurai fini mes Trois Mousquetaires vers la fin du mois, mais cela ne va pas comme je le voudrais, et puis, vous savez, je ne suis pas patient, j'ai très mauvais caractère, je m'énerve vite.

   Maintenant assis sur le «patio» qui domine la ville, nous causons de Paris, des amis, des souvenirs, et du cinéma naturellement...

   Max me dit toute l'admiration qu'il eut pour Victor Hugo, lorsqu'il avait 16 ans, admiration qui se transforma en passion pour Rostand, car il obtint son premier prix au Conservatoire de Bordeaux dans les Romanesques. Il aime aussi Balzac, Musset, Banville, Maupassant, Shakespeare, Verlaine, Baudelaire et les auteurs du XVIe siècle. Il adore les contes du moyen âge et m'en narre quelques-uns. C'est une encyclopédie.

   Ses compositeurs préférés sont Camille Saint-Saëns, Grieg, Verdi, Puccini, Charpentier, Bizet, Massenet. Il adore également cette musique hawaïenne que nous entendons au loin dans le vallon, cette musique si douce et si prenante que l'on retient son souffle pour mieux l'écouter. Oh! cette musique des guitares hawaïennes, quelle chose merveilleuse!

   La bibliothèque de Max renferme aussi un ouvrage où toutes les œuvres de Léonardo de Vinci sont reproduites, c'est son peintre préféré et il se complaît souvent à chercher le pourquoi de l'énigmatique sourire de la Joconde. Max aime lire et rêver... Lorsqu'il est trop mélancolique, il se persuade qu'il est très heureux en répétant mille fois: «Je suis content...»

   Max sourit, puis il rit, de toutes ses dents:

   — Eh, me dit-il, vous partez? Et mon autographe que vous oubliez pour votre recensement. Vous croyez que je n'ai pas deviné tout votre manège durant cette soirée? Enfin, vous savez bien que je ne refuse jamais rien aux Amis du Cinéma! Voici ma signature!

   Je m'en allai ahuri. Ce diable d'homme est vraiment extraordinaire! ROBERT FLOREY.

 

Cinemagazine, 25.11.1921, Foto4

Max. – Où sont donc vos moustaches, ami Charlie?

Charlie. – Chez le coiffeur. On les lave...

 

  (Cinémagazine, 10.3.1922)