Souvenirs sur quelques grands disparus

 

par ROBERT FLOREY

 

 

 

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   Ma première visite, en arrivant à Hollywood, fut pour Max Linder que je connaissais depuis dix ans. Max venait de s'établir près de chez Chaplin, sur la colline d'Argyle, à côté de chez John Gilbert et de Leatrice Joy, qui venaient justement de se marier. Affairé, souriant, nerveux, empressé, Max, que je n'avais pas vu depuis pas mal de temps, me parla comme si je l'avais quitté la veille. Il me demanda des nouvelles de tous ses amis de Paris et m'invita à passer la soirée chez lui. Il donnait des «parties» presque tous les soirs, et toutes les étoiles d'Hollywood se pressaient dans les salons du «french-star». Max faisait bien les choses, sa cave était réputée. C'est ainsi que je rencontrai, ce soir-là: Grace Damond, Marguerite de la Motte, Ora Carewe, Shannon Day, Leatrice Joy, John Gilbert et Gaston Glass. Nous fîmes un excellent dîner, copieusement arrosé de vieux crus français, et une troupe de danseuses hawaïennes, que Max avait fait venir, esquissa les pas alors très en vogue du «Hulla Hawaïen». Un autre soir, Max organisa une «party» africaine, avec le concours de deux lions de l'Universal, heureusement très paisibles, mais qui émurent fort les invités. Cela vous produit toujours un drôle de petit effet de dîner en compagnie de lions, surtout lorsqu'ils ne sont pas dans des cages!

 

Cinémagazine, 13.5.1927

MAX LINDER

 

   Le plus grand ami de Max était Chaplin. Ils étaient toujours ensemble. Chaplin aidait Max et Max aidait Chaplin. Mutuellement ils se donnaient de précieux conseils. Max, qui était à la fois son propre scénariste, gagman et metteur en scène, apprécia plus d'une fois la collaboration de Chariot. Souvent, le soir, Max allait au studio de La Brea et visionnait les scènes que Chaplin avait tournées le jour précédent. Il donnait ensuite son avis et, parfois, Charlot recommençait les scènes, confiant qu'il était dans les critiques de Max. Les deux comiques s'habillaient chez le même tailleur; ils avaient les mêmes goûts et la même neurasthénie: la peur de n'être plus drôles, s'emparait souvent d'eux. Il y avait tellement d'affinités entre Chariot et Max que, lorsqu'un des deux amis était malade, l'autre l'était également! Souvent Max me disait: «Charlie et moi sommes comme deux frères jumeaux...» Un jour, cependant, je brisai le cœur de Max en lui montrant que, pour une certaine chose, le goût de Charlie et le sien différaient. Max, inquiet, me demanda ce que je voulais dire: «C'est simple: vous avez une automobile jaune et un chauffeur noir, tandis que Charlie a une auto noire et un chauffeur jaune!» Max, à qui cette constatation fit beaucoup de peine, ne se décida cependant pas à se séparer de son chauffeur nègre, qui lui était très fidèle, mais jusqu'à l'époque de son départ pour la France, en 1922, il pensa toujours à faire repeindre sa limousine canari.

   J'ai rencontré Max, pour la dernière fois, à Paris, peu de temps avant son mariage, dans son coquet appartement de l'avenue Deschanel. C'était fin juillet 1923. Nous déjeûnâmes ensemble, et il me donna une de ses photos avec l'autographe suivant:

   «A Florey, l'ami:

   L'oiseau cherche le feuillage,

   Le papillon cherche les fleurs.

   Les flots cherchent le rivage...

   Et moi, je cherche... ta sœur!

MAX.»

   Et c'est tout ce qui me reste de mon grand ami, qui devait finir si tragiquement.

[…]

(Cinémagazine, 13.5.1927)