Les métiers que j'ai faits...

par Max Linder

 

    Mon cher Croze,

   Quels métiers j'ai faits?...

   Ne préféreriez-vous pas renverser la question et me demander de vous énumérer les métiers que je n'ai pas faits? Ce serait plus court.

 

Foto 1 Comoedia 1925

Max a été professeur d'escrime

 

   Songez que j'ai tourné plus de cinq cents films et que, dans beaucoup d'entre eux, je jouais des rôles d'ouvrier.

   Je vais essayer de dresser la liste des différents métiers à qui je me suis, tant bien que mal, exercé, face à l'appareil de prise de vues.

   Permettez-moi d'ouvrir à l'iris et, pour tâcher de ne rien oublier, j'userai d'un procédé analogue à celui que j'emploie quand je dois partir en voyage: je commence par le haut — le haut, c'est les cheveux — puisque j'en ai encore. Et, immédiatement, je pense au peigne. La figure me fait songer au rasoir et à tous ses accessoires, à la poudre de riz. à l'alcool, à la brosse à dents. Puis, en descendant, je pense au col. à la cravate, à la chemise, etc...

   Ce, jusqu'aux souliers. Et je n'ai rien oublié. Ah! si, j'oubliais mon chapeau!...

   Prenons donc, par exemple, une maison.

   En haut, il y a la toiture. Eh! bien, j'ai été couvreur. - J'ai été plombier. J'ai été maçon.

   Un proverbe dit: «C'est au pied du mut qu'on voit le maçon.» Comme ce proverbe est vrai! Au cours de ce film, je tombais souvent et j'étais sans cesse au pied du mur.

   Heureux âge du cinéma-bébé!. On pas sait son temps à culbuter dans un baquet de chaux, d'où l'on sortait blanc. On se disputait avec un charbonnier et l'on devenait noir. Noir et blanc, les couleurs de l'écran. Un scénario était, en ce temps-là, composé en quelques secondes.

   Et le public riait plus facilement qu'aujourd'hui.

   J'ai été liftier. Que voulez-vous, la folie des grandeurs!... Car, comme dit l'Ecriture: «Qui s'élève sera abaissé» — ce qui prouve que celui qui a écrit l'Ecriture connaissait ou prévoyait les ascenseurs.

   Dans un seul film, j'ai été tapissier, électricien, coiffeur et bonne à tout faire. Voici comment:

   J'aimais une jeune fille (on est Max ou on ne l'est pas). Je m'introduisais auprès d'elle, en dépit de son père qui ne me gobait pas, J'entendais le père dire à la bonne:

   «Marie, ce papier-tenture est déchiré.»

   Deux minutes, après je rentrais en ouvrier tapissier et je recollais le papier tout à l'envers.

   «Marie, disait le père, le téléphone ne marche plus.»

   Et je revenais, mis en électricien, pour réparer un téléphone qui ne marchait point mieux pour cela

   Et quand, après que, garçon coiffeur à la manque, j'avais coupé le père, celui-ci s'apercevant de la supercherie expédiait la bonne, alors, je rentrais, déguisé en soubrette.

   J'ai été aussi cuisinière: j'avais acheté un poulet vivant, mais je n'avais pas le courage de le saigner. Le poulet, naturellement, se sauvait à travers l'appartement, je le poursuivais pour le mettre à la broche, car mes maîtres s'impatientaient. A la fin, désespéré, je prenais un revolver et je cassais l'armoire à glace. Je démolissais toute la maison, mais je n'arrivais jamais à tuer le poulet. Je ne me rappelle plus de quelle façon originale j'en sortis enfin. Tout ce que je puis dire, c'est que j'eus beaucoup de difficultés pour plumer le poulet. Je le savonnai au blaireau — les blaireaux ont toujours fort recherché les poulets — puis je le rasai. Après quoi, je le fis cuire à la casserole dans une sauce spéciale: carottes, navets, tous les légumes, des œufs...

   Je me souviens aussi avoir préparé des carottes à la Vichy en mettant des carottes à cuire dans de l'eau de Vichy. C'est beaucoup plus simple que tout ce qu'on va chercher comme cuisine.

   J'ai été aussi accordeur de pianos, cireur de parquets, pâtissier, nourrice sèche, violoniste, pédicure — par amour, naturellement.

   Un jour que j'avais des idées noires, je me suis mis ramoneur.

   Je fus aussi cocher. Je pris, place de l'Opéra, un monsieur et une dame qui allaient gare Saint-Lazare. Malheureusement, je rencontrai un de mes amis qui m'invita à aller danser un tango. Je laissai mes clients dans la voiture et je les retrouvai une heure après, un peu impatientés. J'étais, moi, complètement soûl. Inutile de dire si le trajet fut mouvementé!

   Je fus chauffeur de taxi, à peu près dans les mêmes conditions, en sortant de chez Maxim's, après avoir passé la nuit à faire la bombe.

   Je fus garçon de café dans «Le Petit Café», de Tristan Bernard. Dans cet emploi, ils ont une façon toute spéciale de porter le plateau. Cela tient du jongleur japonais qui ne renverse jamais une goutte de liquide contenu dans les deux seaux qu'il fait tournoyer.

   En m'y exerçant, les premiers jours, je mouillai nombre de robes de dames. Et, pourtant, je ne renversai sur elles, que du vermouth sec. Si, alors, il y avait eu de l'eau...

   Escrimeur aussi, mais cela n'est plus un métier. C'est pourquoi, sans doute, j'y fus moins maladroit. Il m'est arrivé de gagner — en dehors des blagues du cinéma — de vrais championnats en France et à l'étranger — à Saint-Sébastien, par exemple, ce qui me valut d'être décoré par le roi d'Espagne. Comme je te le dis, Croze! (Je t'ai tutoyé! Désormais, tu pourras rester couvert devant moi.)

   De parler d'Espagne, cela me fait souvenir que j'ai été toréador. Je fis mes débuts à Barcelone, à la suite d'un pari. Mais je ne suis pas resté toréador. Je n'avais pas cette maladie qu'on appelle «corrida chronique».

   Toréador me fait songer à picador. Picador me fait songer à jockey. J'ai été aussi jockey.

   Armand Massard, rencontré un soir au cercle, me dit:

   — Qu'as-tu? Des peines de cœur?

   — Non, mais j'ai des ennuis de pellicules. Je dois tourner demain, un film dont je n'ai pas encore le scénario.

   Mon ami me dit: «As-tu déjà été jockey, dans tes films?»

   — Jamais.

   — Eh! bien, écoute.

   Et, en quelques minutes, nous imaginâmes un scénario tout à fait amusant, intitulé: «Jockey par amour». Je téléphonai à la maison Pathé et commandai immédiatement tous mes artistes, pendant qu'Armand Massard téléphonait à une écurie de courses pour avoir les chevaux, le lendemain, à Vincennes.

   Tout à coup, Massard, qui était vraiment emballé par le sujet me regarde et me dit — Quelle drôle de nature tu fais! Il y a deux minutes, tu étais enchanté: tu trouvais cela épatant, et maintenant, tu as l'air tout triste. Pourquoi?

 

Foto 2 Comoedia 1925

Max a été bonne à tout faire

 

   — Eh! mon vieux, je vais te dire je ne sais pas monter à cheval!

   — Ça n'a aucune importance, m'assure-t-il. On te mettra les étriers très hauts, et tu te tiendras debout. Cela s'appelle: monter à l'américaine.

   Il m'est impossible de vous raconter toutes les péripéties de ce film: le journal entier de Comœdia n'y suffirait pas. Au départ, au champ de courses de Vincennes, le cheval prit le mors aux dents. — Les morts vont vite, dit le dicton.

   Cette bête se rendit-elle compte qu'elle n'avait qu'une mazette sur le dos, toujours est-il qu'elle traverse le champ de courses, les rues, de Vincennes, franchit une automobile — un seul cheval qui saute 12-chevaux! — file droit devant elle et ne s'arrête qu'à l'octroi.

   — Qu'avez-vous à déclarer?

   — J'ai à déclarer que j'en ai plein le dos!...

   Et je redevins bipède avec lenteur.

 

Foto 3 Comoedia 1925

Max a été bottier

 

   Mais cela ne vaut peut-être pas mes débuts de patineur, qui furent mes débuts au cinéma.

   Un charmant garçon, Louis Gasnier, actuellement metteur en scène en Amérique, vient, un jour, à l'Ambigu où je jouais et me dit:

   — Veux-tu faire du cinéma?

   — Qu'est-ce que c'est que ça?

   — C'est dans le genre du théâtre, à cela près que tu joues devant un appareil. Tu viens. Tu fais des blagues. Tu auras vingt francs. Habille-toi bien: haut de forme, gants perle, vernis. Je ne sais pas exactement ce que tu feras, mais, très probablement, ce sera un jeune mondain faisant sa cour à une jeune fille.

   La nuit qui suivit cette conversation, il gela à pierre fendre. Le lendemain matin, lorsque nous arrivâmes au studio de Vincennes, Louis Gasnier me dit: «Nous avons trouvé un sujet épatant: le lac du Bois de Vincennes est gelé. Tu vas tourner les débuts d'un patineur».

   — Mais, mon vieux, je ne sais pas patiner.

   — Ce sera beaucoup plus drôle! affirme-t-il.

   On me met des patins, on me lance sur la glace, sans que j'aie eu le temps de changer de costume. Vous dire ce que j'ai fait, je l'ignore. J'essaye de me tenir debout. Mais mon chapeau tombe. Je veux le ramasser, je perds l'équilibre et m'affale sur mon chapeau. A quatre pattes, marchant sur les genoux, je quitte la glace et regagne la terre.

   Je dis à Gasnier.

   — Tout ce que tu voudras, mais pas de patinage.

   Il répond:

   — C'est fini. Nous avons tourné ta chute. Ce sera très comique.

   En effet, le film parut et fit beaucoup rire — à mes dépens.

   Je puis dire «à mes dépens» puisque je n'avais qu'un cachet de vingt francs et que j'avais plus de quatre-vingts francs de dégâts — en ce temps-là, un haut de forme coûtait vingt-cinq francs; ma jaquette était déchirée et j'avais perdu mes boutons de manchettes.

   Depuis lors, mes cachets au cinéma m'ont permis de ne pas regretter l'état où j'ai dû mettre mes habits.

   Ce film-là Les débuts d'un Patineur est projeté à Chamonix depuis plus de vingt ans. On le montre au public pour qu'il voie ce qu'il ne faut pas faire.

   Et pour terminer, je viens d'être dompteur dans Le Roi du Cirque. Je suis heureux de vous apprendre, cher ami, que ce film vient de battre à l'Aubert-Palace le record de toutes les recettes: 125.000 francs en 7 jours!

   Mon cher ami, si je me laissais aller à vous conter tous mes souvenirs, ce ne serait plus une simple lettre que vous recevriez, mais des volumes à mettre en feuilletons, avec la mention (à suivre). La vie n'est-elle pas un film à épisodes?

   Songez donc que, ainsi que je le disais au début de cette lettre, j'ai écrit les scénarios de cinq cents comédies cinématographiques, que j'ai tournées, et chacune de ces petites choses «idiotes et d'un goût douteux», comme dit Antoine, me remet en mémoire une foule de détails et d'histoires s'y rapportant — qu'il serait trop long de rapporter.

   Je vous embrasse en premier plan sur une fermeture à l'iris ou en fondu, comme vous préférerez.

Max Linder.

(Comœdia, 6.3.1925)