LES HÉROS DU CINÉMA

  Chez Max Linder

 

   — M. Max Linder est chez lui?

   — Au rez-de-chaussée.

   Et ma tournure d’esprit professionnelle me fit — assez stupidement — ajouter:

   — Tiens! ainsi qu’Adolphe Brisson, au Temps, le dimanche.

   Sonnette. — Porte ouverte. — Voix aimable: «Si Monsieur vaut se donner la peine d’entrer, je vais prévenir Monsieur!» — Courts attenta dans un bureau ultra moderne. Marbre polychrome sur la cheminée. Shakespeare, Baudelaire et Musset, dans la bibliothèque. Statuette de Max. — Fauteuils de cuir. — Encrier cuivre. — Téléphone d’un très pratique Allo!

   Entrée du «Roi». Il est en robe de chambre molletonnée, rouge de la tête aux sous-pieds. Grande impression de vrai chic et de cordiale simplicité. Toux. — Pastilles, très efficaces. — Si l’on vous disait lesquelles, vous vous en feriez nourrir. — Donc pas d’indigestion, pas de réclame.

   Max Linder n’aime d'ailleurs ni l'une ni l’autre. Il me le déclare, dès le début de notre entretien, borné très vite au second point.

   — Ah, Monsieur! — dit-il, en croisant les jambes qu’il va décroiser deux minutas après, an recommençant ensuite vingt fois le manège. — Ah! Monsieur, quel ennui d’être célèbre! Ou vous écrit pour un oui, pour un non, pour un non surtout, car je ne réponds jamais.

   D’abord, afin de dépouiller mon volumineux et quotidien courrier, j’engageai un secrétaire. Il classait les lettres et les rangeait par catégorie: demandes d'argent, demandes d’autographes, demandes de ma main, la droite ou la gauche, à mon choix.

   L’argent nécessitait une enquête sur l’infortune allégués. C'était long et concluant: les trois quarts du temps mes correspondants n’étalent que des tapeurs. Quant aux autographes, en leur consacrant deux heures par jour, je n’arrivais par à signer les mille et deux photos ou cartes postales envoyées.

   Enfin devant la multiplicité des mariages proposés, je décidai de rester garçon.

   De mon courrier actuel, toujours aussi volumineux, je sais très vite distraire les lettres d'amitié ou d’affaires et je brûle le surplus. C’est d’ailleurs encore un ennui assez grand puisque l’appartement a le calorifère et la cheminée peut fumer».

    A cette idée, Max Linder qui relève de bronchite, sa met à tousser. Re-pastilles.. Très efficaces!... Il m’en offre et en retour je lui offre une bonne grimace à laquelle je suis seul à faire attention. J'ai pris quelque chose pour mon rhume!

   Et Max Linder s’excuse et renoue le film de notre conversation.

   Il raconte une de ses mille aventures, il l’intitule le «hongrois tel que Max ne le parle point».

   «C’était à Buda-Pesth. J’avais joué un sketch de ma façon entre deux intermèdes cinématographiques. On vint me complimenter comme si j’eusse été Mounet-Sully. Une dame, jeune, parlant français, me présenta à une autre un peu plus âgée, belle encore, couverte de bijoux et paraissant connue de tout le monde. J’acceptai saluts, compliments traduits, car la dame — une comtesse s’il vous plaît — ne s’exprimait qu'en hongrois. On m’invite à une grande soirée pour le lendemain. Je m’y rends. Autour de la comtesse, sept ou huit personnes à peine. J’échangeai quelques phrases polies avec la seuls dame parlant français dont la maîtresse de maison avait l’air d’aimer la compagnie. Quand je disais deux mots, l’interprète en traduisait cinquante et facilement deux cents. La comtesse montrait un visage souriant et même exalté. Au bout d’une demi-heure je rentrai, les oreilles pleines de sons baroques, et très étonne de ma singulière soirée.

   Deux jours après, je quittai Buda-Pesth. En juillet [sic.] dernier, j'allai à Chamonix et dans une des clientes de l’hôtel, je reconnais la comtesse hongroise. Elle n’était plus souriante, je vis bien à son accueil qu’elle m’en voulait mais pourquoi? Le chasseur de l’établissement me prit à part et confidentiellement me dit:

   — La comtesse de X... vous en veut à mort. Vous lui avez écrit lettres sur lettres lui jurant que vous l’aimiez. Vous lui avez chez elle, à Buda-Pesth, promis de l’épouser et l’on ne vous a plus revu... Vous feriez bien de partir ou alors gare au scandale...

   Et voici l’explication de l’incident ancien et nouveau: c’est la dame de compagnie qui avait manigancé l'affaire, elle avait fabriqué des lettres et traduit par des témoignages d’adoration et une demande en mariage mon opinion sur l‘amabilité du public à mon égard, l’itinéraire de ma tournée où je prendrais bien de l’orangeade...»

   La dame interprète avait depuis lors, avec l’argent de ses bons offices, faussé compagnie à la comtesse hongroise. J’en usai de même...»

   Et Max arrêta là sa bonne histoire. J.-L. CROZE. (Le Guetteur de St. Quentin et de l'Aisne, 4.4.1914)