Les Aventures de Max

 

 

 

   Une fumisterie de mauvais goût avait tenté, samedi, de répandre le faux bruit de la mort subite de Max. Nous nous sommes empressés, renseignements pris immédiatement, de rassurer les amis du grand comique, lequel, trois jours auparavant nous avait fait tenir une cordiale et amusante lettre d'où nous puisons les détails suivants, que le manque de place nous avait forcés, la semaine dernière, de laisser sur marbre.

   Max Linder est l'homme du jour aux États-Unis. Tous les journaux des deux Amériques publient les photos du greatest comedian in the world et il est flatteur pour nous, Français, de constater que malgré tout et quand même c'est notre étoile nationale qui est considérée, par les Américains eux-mêmes, comme la plus grande étoile du cinéma du monde. Max Linder vient de terminer son premier film, qui a trait à la mésaventure, qui aurait pu être funeste à tous les passagers, survenue à l'Espagne lorsque Max traversa l'Océan dans les premiers jours du mois de novembre dernier. On sait, en effet, que l'Espagne fut abordée la nuit par un paquebot, qui lui fit une large blessure au flanc et..., s'éloigna en dormant un faux nom. Ce mystère, car cela est resté un mystère, a été mis en film par Max Linder – et, évidemment l'incident tragique est devenu tragico-comique. Comique d'abord, tragique ensuite pour finir par un éclat de rire.

   On verra Max sous son aspect légendaire, puis dans une situation tout à fait «Grand Guignol». Max Linder dirige lui-même sa comédie, car il s'est trouvé dans l'obligation pour avoir des comédies à son goût de les faire lui-même: l'adage qui dit que l'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même est également vrai des deux côtés de l'Océan.

   Un détail intéressant. La scène du paquebot avait été prise à bord d'un des grands vapeurs du lac Michigan; mais il faisait 18 degrés sous zéro. Max qui doit être en pyjama, tout comme il l'était sur l'Espagne la nuit de la rencontre des bateaux, eut si froid qu'il eut le pied gelé. Alors la Compagnie Essanay qui ne voudrait à aucun prix que son poulain fut endommagé, a fait construire, pour les séances suivantes, dans son studio de Chicago, un énorme paquebot, et cela tout simplement, à l'Américaine. Ce décor géant, et tel que l'on n'en avait encore jamais vu, fut monté en quelques jours et coûta un nombre fantastique de dollars. Mais l'impression produite est merveilleuse et le marin le plus expert, en voyant le film, croira que la scène a été prise à bord d'un de nos plus grands transatlantiques.

   – A sa descente du bateau à New-York, Max reçut un welcome peu ordinaire: Un gentleman s'approcha de lui, le salua profondément et lui remit un papier, que Max, supposant avoir reçu un prospectus d'hôtel, mit tout simplement en poche.

   Arrivé dans la chambre que la Compagnie Essanay lui avait fait réserver, Max Linder jeta un coup d'œil sur le papier avant de le détruire, et constata à sa profonde stupéfaction qu'il avait dans les mains une assignation en justice, à lui envoyée par un Monsieur qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam, qui lui réclamait la modeste somme de 15.000 dollars, pour reconnaitre les services que le susdit Monsieur prétendait avoir employés afin d'assurer à Max un contrat avec une société concurrente de la Compagnie Essanay…

   Avoir signé un contrat avec une société, et se voir réclamer par un inconnu environ 80.000 francs d'honoraires sur un contrat imaginaire avec une autre Société, est certes une situation peu banale. Il n'en est par moins vrai que Max Linder a dû constituer avocat et se trouve avoir un procès sur les bras. Il n'en est pas moins vrai non plus que si Max avait jeté le papier sans le lire, l'action arrivait devant le tribunal sans qu'il s'en doutât et qu'il aurait été condamné purement et simplement par défaut à payer la forte somme à l'habile gentleman qui avait cru trouver en lui la proie facile à plumer. (Hebdo-Film, 10.2.1917)