Max Linder et sa femme se suicident

en s'ouvrant les veines

dans un hôtel de l'avenue Kléber

Tous deux ont succombé.

 

   Tous ceux qui ont gardé le souvenir du délicieux fantaisiste que fut et était encore, il y a si peu de temps, Max Linder n'apprendront pas sans stupeur le douloureux événement qui s'est déroulé hier.

   Il y a deux ans, au printemps, Max, cavalier irrésistible, enlevait une charmante jeune fille, Mlle Jeanne Peters, et, vivant pour une fois une scène des mille et un films qu'il avait tournés, s'en allait vers la Côte d'Azur, où tous les rêves, comme la mer, sont bleus. Et, quatre mois plus tard, Tout-Paris, accouru, assistait, à Saint-Honoré d'Eylau, au mariage de la plus célèbre de ses vedettes.

   Max Linder et sa toute jeune femme — elle n'avait que 18 arts — s'en furent à travers l'Europe, cachant leur bonheur, dans les palaces des capitales, Rome, Vienne, d'autres encore. Après un dernier et assez long séjour en Suisse, ils rentraient en France voici un mois, impatiemment attendus de leurs amis, et s'installaient à l'hôtel Baltimore, 88, avenue Kléber.

   La vie de Paris les avait rapidement repris: tous deux sortaient souvent; ils semblaient s'entendre parfaitement.

   Or, avant hier, en rentrant vers minuit avec sa femme, Max Linder téléphonait au bureau de l'hôtel: «Je suis très fatigué, dit-il, et je désire n'être pas dérangé demain matin. Je ne serai donc là pour personne».

   La consigne ayant été passée, le garçon d'étage, hier matin, ne frappa pas à la porte de la chambre, située au quatrième, mais vers dix heures, il advint que Mme Peters téléphona de chez elle, 9, rue de Lota, à sa fille. Personne ne répondit.

   Tout étonnée, Mme Peters prit sa voiture et se rendit à l'hôtel.

   Elle monta aussitôt à la chambre et frappa à plusieurs reprises, puis appela. Le silence était absolu. Le directeur de l'hôtel, M. Brun, était accouru.

   «Je vous en supplie, faites enfoncer cette porte» demanda Mme Peters qu'un sombre pressentiment avait saisie. Ce fut l'affaire d'un instant.

   La chambre était encore plongée dans une demi-obscurité; les rideaux n'avaient pas été tirés. La lumière révéla l'horrible chose.

   Côte à côte dans leur lit, Max Linder et sa jeune femme semblaient reposer... mais ils reposaient dans un manteau de pourpre; c'était du sang, qui de leur poignet gauche, à l'un et à l'autre, avait coulé lentement, teignant les draps. Sur une petite table voisine, un petit canif à monture d'ivoire était resté ouvert, un léger instrument dont ils s'étaient ouvert les veines, d'où la vie peu à peu s'en était allée... à côté des verres, à demi remplis encore, d'aconitine, des cachets de véronal... et des lettres, de nombreuses lettres, aux amis. Avant de savoir la raison obscure de cet acte terrible, on songea à eux, d'abord; le médecin de l'hôtel, M. Lacharie, accourut à leur chevet. Tous deux vivaient encore mais leur souffle était si faible qu'il semblait qu'il dût à chaque instant s'éteindre. Une ambulance particulière vint les chercher et les transporta à la clinique de la rue Piccini.

   C'est là que, malgré tous les soins qui lui avaient été prodigués, Mme Max Linder expirait hier après-midi à 5 heures, sans avoir repris connaissance. M. Max Linder, qui était non moins gravement atteint, ne respirait plus qu'à l'aide de ballons d'oxygène et l'on gardait peu d'espoir de le sauver. A minuit trente, il mourait à son tour.

 

(Lire la suite en 3e page)

 

 

Pourquoi Max Linder

 s'est-il donc suicidé?

 

Il avait un million et demi de contrats en portefeuille et il venait

de gagner un million en 45 jours

 

   Le drame où notre étoile de première grandeur vient de sombrer étonnera le monde entier, sauf ceux qui connaissaient cet homme.

   Il n'était pas avare de confidences. Au repos ou en plein travail il aimait se raconter. Et alors, ceux qui étaient admis dans cette intimité morale se sentaient vite pris d'une sorte de malaise. A l'écouter développant avec une complaisance morbide et passionnée les subtilités d'un esprit douloureux, presque friand de la souffrance, on s'effarait au souvenir de ce qu'était l'Autre, le Max Linder du public et de l'écran. Il avait une propension, constamment aiguisée, à grossir les menus faits, à en tirer les conséquences capables de peser sur sa vie spirituelle et de dévier son énergie. Enfin les scrupules l'accablaient. Au moment, où, en avril 1923 le bruit commença de courir qu'il avait enlevé Mlle Peters, il fallait le voir, comme tourmenté par un prurit sans frein, déplacer machinalement les meubles de son salon, courir, s'arrêter, rire et pleurer en même temps, plaquer contre ses mèches ses doigts pâles, s'abattre sur un fauteuil, puis se relever, transfiguré. Il haletait:

   «Oui, je sais on va me prendre pour un pitre, pour un maître chanteur, pour un joyeux amant de la publicité!... Le public, que j'aime, peut-il admettre que j'aime, moi, comme un homme, tout simplement, que j'aime une autre que lui. Jamais on n'acceptera ma sincérité! Je suis condamné à ne jamais vivre pour moi seul. Toujours les autres dans ma vie, toujours! Si j'épouse, j'aurai voulu «le sac», exploité une famille, fait argent de ma célébrité. Si je n'épouse pas, je deviens odieux et je me condamne moi-même.»

   Hier nous avons entendu quelqu'un qui a vécu tout le mois de septembre avec Linder. Les intérêts de ces deux hommes étaient unis. Une voix chargée de larmes nous a dit: «Je ne veux pas trahir mon très cher ami. Je respecterai son secret. Je ne dirai pas quel ver taraudait affreusement et sûrement son cerveau. Je n'attendais pas un drame aussi poignant. Mais je ne puis dissimuler une évidence. Le double suicide, c'est l'issue d'une lente et terrible évolution pathologique. Ecartons l'hypothèse des soucis d'argent. Tous deux étaient riches.

   »Max, qui tournait le Chasseur de chez Maxim depuis six semaines, avait un million et demi de contrats en portefeuille, argent assuré avant même la production du film. Il venait de gagner, d'ailleurs, un million net en quarante-cinq jours de travail. La fortune acquise: assez considérable pour une tranquillité définitive. La famille: une fillette délicieuse, un bébé de dix-huit mois, qui vit à Glion, en Suisse. Il l'adorait. Et puis sa femme: vous savez ce qu'il dut surmonter pour l'épouser. On aime tant ceux pour qui on a souffert. Alors?

   »Mais son ennemi intime, il le savait, c'était lui-même. Tous les bonheurs humains eussent pu faire assaut pour le conquérir à la vie: il était capable de les balayer tous pour ne pas renoncer à la souffrance qu'il se fabriquait.

   »Plusieurs symptômes de crise imminente nous avaient alarmés.

   »Le 13 courant Max avait donné sa démission de président des auteurs de cinéma. Pas d'explications du vague. Sa femme séjournait en Suisse depuis le mois d'août. Il était allé la chercher tout récemment et, depuis, menait avec elle une singulière vie d'hôtel. Il avait quitté son appartement du Champ-de-Mars et s'était fait bâtir un beau petit hôtel à Neuilly. Nous faisons les plans d'ameublement. Tout est conçu, exécuté selon son goût. Vient le moment d'emménager: une lubie et Max ordonne qu'on refuse tout. En attendant, il laissait errer sa mélancolie d'un palace à l'autre, envahi de dégoût, rejetant, cet artiste fécond, toute idée nouvelle, oubliant presque son art.

   »Je vous ai parlé de sa démission. Ensuite, il a brusquement abandonné le Chasseur, qui était en plein mouvement et qui s'édifiait sur ses trouvailles à lui. Il a rétrocédé tous ses droits à son associé. Et un trait qui le dépeint: comme il renonçait à son œuvre et qu'on lui avait fait déjà des avances de fonds, il a renvoyé 250.000 francs en Italie, où une firme avait voulu s'assurer l'exclusivité de son film. Ainsi ce grand laborieux avait soudain cassé sa vie d'artiste avant d'accomplir un geste suprême de dédain pour sa vie d'homme.»

 

Le roi du Ciné

   Max Linder a rempli l'histoire du cinéma français pendant vingt ans. Il y en a plus de quinze que l'amour du public, dans les deux mondes, n'avait plus rien à lui donner.

   Après un début assez obscur au music-hall, Gabriel Levielle — c'est son nom — apparaît sur l'écran dès 1905, sous les auspices d'une très grande firme française. Ce Bordelais pétillant, dont la grâce comique se nuance de mille délicatesses, est bien un artiste de chez nous. Il n'a pas besoin, comme tant d'autres, venus de près ou de très loin, de se faire transformer au magasin du studio pour être sûr de triompher sur l'écran. Il fait figure de gentleman, il le sait, et dans les situations les plus irrésistibles, même saoul, et desservi par sa petite taille, il sait garder une allure, une manière d'élégance bien à lui, que ses imitateurs n'atteindront pas.

   Il s'impose vite. A vingt et un ans, dès 1905, il marque déjà, des points brillants. Bientôt il n'en connaîtra plus d'autres. C'est la Sortie du collégien, la Mort du toréador, le Râtelier de la belle-mère, préludes d'œuvres plus importantes, telles que, prises au hasard, la Très moutarde ou N'embrassez pas votre bonne.

   Max Linder, à la veille de la guerre, est depuis longtemps célèbre chez nous, aimé des tout petits, plus finement prisé, peut-être par les grands. Et c'est le messager de la bonne humeur française, sans outrance importée, chez tous les peuples assez hauts pour goûter le baume du comique de bon aloi.

   Enfin c'est, en 1916, la consécration do dollar.

   A Max Linder, de complexion trop frêle, on a refusé l'honneur de se battre.

   Hollywood nous l'enlève. Il va faire là-bas de la propagande par l'action, celle qui doit le mieux porter sur un peuple sain. Les Américains comprennent qu'on peut forcer le rire sans être lourd, ni équivoque. Là-bas il tourne Soyez ma femme, une parodie des Trois mousquetaires, et maintes œuvrettes de moins haute lignée. Son «fromage» fait prime à Boston, à Chicago ou à New-York comme à Bécon-les-Bruyères ou a Tarascon. On ne veut plus le lâcher. On le garde et on y met le prix. Le voilà riche. Il devient directeur, monté des œuvres importantes, fonde des salles.

   Cependant sa vie privée, tout émaillée d'imprévu, n'échappe pas à la sollicitude un peu gênante du public. Il rentre en France à la fin des hostilités: une sorte de destin contraire commence à le poursuivre, tandis qu'il travaille, et sans qu'il recherche le tapage.

   En décembre 1922, il se casse un bras en escaladant les rochers de Naye. Il s'accuse comiquement d'avoir négligé le funiculaire, mais l'affection des siens lé gourmande et le met de force au lit.

   L'année suivante, Max, qui avait refait entre temps la traversée de la mare aux harengs, aller et retour, s'assoit, bien malgré lui, sur la sellette de l'actualité. C'est l'affaire de son mariage. Il a rencontré, à Chamonix, une adorable enfant de dix-huit ans, Jeanne-Hélène-Marguerite Peters, fille d'un industriel parisien: Ils s'aiment, quoi de plus normal! Mais une imprudence est commise. La jeune fille a disparu et la police est avertie par une maman ombrageuse.

   Max Linder, dépositaire d'un secret d'honneur, voudrait parler pour se justifier; mais il sent que s'il parle le spectre tant redouté prendra corps et le suppliciera: c'est l'accusation de publicité volontaire.

   Justement les murs de Paris annoncent la diffusion en France de sa grande production d'Hollywood: Soyez ma femme. La coïncidence est déconcertante. Et Max, atterré, souffre dans tous ses scrupules, qui sont comme les fibres de son être.

   Mais Paris oublie vite. Un rentier assassiné en chemin de fer, un homme coupé en morceaux, et Max Linder eut le silence pour lui. De ce silence, quatre mois après, naissait un beau mariage, avec grandes orgues et suisse chamarra, à Saint-Honoré d'Eylau. Le public avait, depuis, entériné de tout son cœur la bénédiction du prêtre et tout le monde les croyait heureux.

   Soudain, le 23 février 1924, une nouvelle inquiétante, presque équivoque dans son laconisme, apprenait au monde que, dans une chambre d hôtel, à Vienne, ou avait trouvé les tourtereaux inanimés, figés côte a côte par une terrible dose de véronal. On parla d'erreur, d'accident. Des efforts habiles furent faits et réussirent: deux semaines plus tard ils étaient sur pied, lui plus alerte et plus tourmenté que jamais, elle seulement un peu plus dolente et gardant en sa prunelle, diront les amis, le reflet vague d'une terreur inoubliable.

   Quelle enquête fit alors la police de Vienne? Quelle enquête surtout ne fit-elle pas? On peut remuer aujourd'hui toutes les conjectures devant cette vie, devant ces deux morts qu'on croirait imaginées par un Pirandello.

   Max Linder a fait rire les foules pendant quinze ans, rien qu'à vivre devant elles sur l'écran. Il appartenait à ce grand comique désabusé de les faire pleurer par un drame où tous les rôles ont été joués par lui, même le plus amer: celui de spectateur. (Le Journal, 1.11.1925)