La navrante aventure

Le suicide de Max Linder

et de sa jeune femme

 

 

   Une carrière si brillante, qui fut si facile à acquérir, des succès incontestables, de la fortune; puis, pour couronner toute cette félicité, la félicité suprême: l'amour! L'amour partagé, béni des dieux et des humains. Idylle romanesque commencée par un mystérieux enlèvement et légalisée, renforcée encore si ce fut possible, par la venue d'un bébé radieuse-ment beau... Un homme, un pauvre homme de ce monde eut tout cela réuni dans sa main de joyeux conquérant. S'il est un être ici-bas qui put espérer être heureux, ce fut bien lui. Max Linder, roi du rire, de l'élégance, de l'esprit, de la bonté, de la fortune et de l'amour.

   Il n'avait plus rien à désirer quand il eut épousé celle qu'il adorait. Il n'avait plus qu'à se laisser vivre... tout simplement.

   Mais les mauvais destins sont toujours les plus forts. Une fée qui n'avait été invitée ni à la naissance du comédien, ni à son mariage, attendait patiemment l'heure de la revanche. Elle ne pouvait effacer les dons merveilleux faits par ses sœurs, mais elle pouvait y ajouter le rien. Elle choisit le plus horrible, le plus tenace, le plus puissant: le doute!

   Jalousie? Non! Max Linder n'était pas jaloux. La jalousie naît de la certitude de n'être pas aimé, de savoir que l'autre aime ailleurs. On en souffre affreusement, mais on en petit guérir peut-être.

   Mais le doute? Le doute lâche qui souffle comme il veut, dans le cœur souffrant, la plus noire désespérance et le plus lumineux espoir? Le doute qui se console soi-même, se rassure, pour, l'instant d'après, rebâtir de ses propres efforts le pilori de son supplice, peut-on le supporter?

   N'être plus aimé, soit! Mais croire à la même heure qu'en vous adore, puis qu'on vous haït... Il y a bien là de quoi faire sombrer les plus forts.

   Ce qu'il y a de plus terrible dans la peine de mort, ce n'est pas la mort, c'est l'attente anxieuse du pourvoi en grâce. Et s'il leur était possible de le faire, combien de condamné se suicideraient avant de connaître leur sort.

   Max Linder, comme beaucoup d'artistes comiques, prenait volontiers la vie au tragique et entretenait sa douleur par un besoin maladif d'épuiser sa souffrance. Hélas! à ce jeu-là, on est vaincu. La souffrance ne s'épuise pas, elle épuise. Samedi, réfugié avec sa jeune femme dans un appartement de l'hôtel Baltimore, le célèbre fantaisiste, vaincu par son mal, se donnait volontairement la mort, en se tranchant une veine du poignet. C'est une fin lamentable, certes, mais où l'artiste qui osa ce geste de délivrance a peut-être trouvé la paix qu'il cherchait.

   Ce qu'il y a de bien, de bon dans la vie, c'est qu'on en peut sortir quand on veut, et qu'elle n'a pas le pouvoir suprême de s'imposer malgré nous.

   Mais si ce pauvre homme, torturé par le doute, voulait mourir, il ne voulut pas mourir seul. Et c'est là que commence la navrante aventure. Il entraîna sa jeune femme dans la mort. Volontairement? Par suggestion? Qu'importe!... Ils sont morts tous deux avec leur secret, les époux comblés de toutes les félicités possibles, et nul ne connaîtra quelle fut, à l'heure suprême de rompre le lien terrestre, leur part de responsabilité!

   Il y a presque un an maintenant, un chansonnier comique se suicida pour les mêmes causes, après avoir voulu tuer sa femme. Là non plus il n'y a aucune raison autre que la raison créée par la folie et la hantise d'un vain fantôme.

   Ces deux hommes furent peut-être aimés sincèrement... Ils moururent d'en avoir douté.

   Et je plains la douce épouse de Max Linder, qui ne demandait qu'à sourire à la vie, à l'amour, à la tendresse d'une fillette adorée, et qui mourut parce qu'on l'aimait trop pour la laisser vivre seule... et oublier.

   Quand donc aurons-nous la volonté, pauvres êtres maltraités par nos passions, de nous dire: on a peut-être le droit de se tuer, on n'a jamais, jamais, quoi qu'il arrive, le droit de tuer!

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   Et la vie continue. Le bébé orphelin agite ses menottes, et sourit à la grand'maman éplorée.

   Et sur les écrans lumineux, Max Linder, roi du cirque, vit encore de cette vie factice si émouvante, si poignante pour ceux qui l'aimèrent.

   Et le public qui ne le connut pas, applaudira longtemps encore joyeusement le brillant fantaisiste qui distribua tant de gaieté qu'il ne lui resta bientôt plus, à lui, autre chose qu'une amertume infinie et une tristesse inguérissable.

Line DEBERRE.

(La Lanterne, 2.11.1925)