Le Gala du Grand Théâtre

 

 

   La soirée de bienfaisance de mercredi soir, improvisée par le généreux et reconnaissant Max Linder, demeurera dans les annales des chambrées enthousiastes du Théâtre de Lausanne.

   Malgré les prix de Sarah-Bernhardt et Coquelin aîné, la salle était archi bondée d'un public extrêmement élégant où les parfums subtils et les bijoux rares voisinaient avec les toilettes dernier cri. Mais l'organisateur ne s'en tint pas là. On vendait de tout pour la même caisse, au profit de la même œuvre: programmes, fleurs, chocolat, médailles, et même le buffet, acheté au tenancier, était tenu par des officiers de la grande France.

   Le programme fut un vrai régal, même pour les désabusés que leur nom obligeait à figurer dans la liste de présence.

   C'est d'abord le talentueux trial Durou qui monologue «Le Hanneton» et «Quand a reviendront, les hirondelles», puis la toujours plus troublante Marie-Louise Rollande qui se taille un succès formidable en chantant d'exquise façon «Dans les Cieux» et «Va petit soldat» des «Saltimbanques»; les «Nooky-Vivian» lui succèdent et se font ovationner dans «Les Doigts» de Mayol et surtout dans «Les Grenadiers du Régiment»; ensuite, c'est Mme Johannot qui chante avec beaucoup de sentiment «Regrets» et «Vilanella». M. Dutilloy lui fait suite dans l'«Arioso du roi de Lahore» et c'est le délire d'enthousiasme quand la célèbre divette Renée Duler, — dont le choix fait preuve d'un goût très sûr, — vint détailler d'unique façon «La Bohême» de Léoncavallo et «La Petite Bohème» de Hirschmann. Nous avons eu la vision très nette que cette artiste exceptionnellement douée, — si elle le veut, il ne tient qu'à elle, — peut avoir l'ultime honneur de succéder à l'immortelle Yvette Guilbert aussi bien dans la vieille chanson française que dans la romance réaliste et dans les rondes.

   Tous les numéros de ce brillant concert-intermède furent frénétiquement applaudie, bissés et les interprètes furent abondamment fleuris et rappelés.

   «Le Baromètre de la Fidélité», sketch cinématographique du Palace-Théâtre de Londres, fut peut-être le «clou» de ce programme merveilleux, car il nous permit de faire connaissance avec les «dessous» du cinéma. M. Vivian fut un amoureux de la bonne école de l'écran, Mlle Laurten, — belle Madame, — risque de lâcher la comédie où elle excelle pour devenir une vedette du cinéma, car elle a montré des dispositions toutes spéciales et M. Max Linder, en personne, en chair et en os, fut à un tel point merveilleux de fantaisie, de réalisme, à la mimique expressive, aux bonds désordonnés, qu'il emballa la salle et se fit rappeler inlassablement au milieu d'un enthousiasme indescriptible.

   Entr'acte plein de vie avec les jolies artistes-vendeuses auxquelles les spectateurs n'osaient rien refuser.

   L'opéra-comique de Massenet «Le Portrait de Manon» — dont certaines pages sont dignes de l'inoubliable «Manon» — fut adroitement interprété, malgré l'absence d'un orchestre plus complet, par Mmes Rollande et Johannot, MM. Dutilloy et Duron.

   La fin de la soirée fut un extraordinaire éclat de rire avec la création à Lausanne (avant Paris) de «L'addition» comédie inédite en un acte et un prologue de Max Linder et Mouézy-Eon. Il s'agit d'une scène ultra parisienne qui ne pourrait être goûtée par des Lausannois qui n'ont pas connu le Paris d'avant guerre. Au prologue, c'est la fin d'un souper galant dans un restaurant particulier. Des viveurs et des courtisanes y sablent le Champagne et Nooky-May y fut étonnante comme jeu et comme costume. Dans le tableau qui suit, il est cinq heures du matin et le garçon apporte l'addition. Scènes ahurissantes et d'une drôlerie inénarrable, où le plastron de chemise de Gerval sert d'ardoise pour les calculs les plus invraisemblables. Max Linder fut étourdissant de verve, d'entrain, de naturel. MM. Bonarel et Tapie complétèrent cette originale création et les deux nègres anonymes méritent aussi nos plus chaleureuses félicitations.

   Nos félicitations aussi à l'excellent pianiste - accompagnateur M. Georges Deprez.

   Et, comme nous savons que le bénéfice net de cette inoubliable soirée atteint quatre mille francs en faveur des Tuberculeux de Leysin et du Don national, en leur nom nous adressons un sincère et chaleureux merci à tous les collaborateurs du Gala et tout spécialement au généreux et modeste Max Linder. CHANTECLER. (Lausanne artistique, 1.6.1918)