Max Linder au volant

PENDANT LA GUERRE

Une randonnée la nuit sur les bords de l'Aisne

sous le feu des Boches

 

   Max Linder, roi du cinéma, n'est pas le roi du volant. Les journaux ont annoncé que, lancé à 70 à l'heure sur la promenade des Anglais, à Nice, un moucheron lui ayant tapé dans l’œil, il a abandonné la direction de sa machine et a été victime d'un accident grave.

   Un jour, envoyé en mission près du général Berdoulat sur les bords de l'Aisne, je le pris avec moi pour conduire la deuxième auto, dite de secours.

   Sur la route de Paris à Soissons par Villers-Cotterets, où était le quartier général de la 6° armée aucun incident. Mais sur le chemin de Soissons à Reims il faisait très mauvais; les Boches, à 600 mètres de l'autre côté de l'Aisne, ne 1aissaient rien passer sur notre rive, la rive gauche; les automobiles surtout avaient les honneurs de pruneaux qui calibraient au moins 77. L'accès de cette route était d'ailleurs défendu à tous les véhicules.

   Un peu après Soissons, mon chauffeur, sous un prétexte peu plausible, crut devoir s'arrêter; le moteur avait subitement calé et le mécanicien avait profité prestement de l'arrêt pour aller s'abriter. Je montai alors dans la deuxième voiture, celle conduite par Max — qui n'aurait pas donné sa place pour un bâton de maréchal.

   Nous arrivâmes sans encombre à Chassemy, où justement, dans une tranchée occupée par le 287°, se trouvait mon fils Armand, ami de Max.

   Nous n'eûmes, à affronter qu'un violent «abattage» du colonel, qui ne pouvait excuser notre audace et comprendre comment nous avions pu, en plein jour, sous le feu des batteries du fort de Condé, arriver en voiture jusqu'à lui.

   Après avoir accompli notre mission à Braisne, au quartier général de la 66e division, il fallut revenir — et par le même chemin. Mais on ne nous autorisa à partir qu'après la tombée de la nuit.

   — Surtout, pas de phares, ou vous êtes cuits! nous avait-on recommandé avec insistance.

   Mais dix minutes après le départ. Max Linder, qui tenait le voilant avec fierté, crut devoir rallumer les feux. Cette imprudence nous valut une série de sifflements aux oreilles fort désagréables avec quelques bruits secs autour du plus mauvais effet.

   — Eteignez! lui dis-je vivement.

   — Mais, commandant, on n'y voit goutte. On va se casser la... figure!

   — Je vous ai déjà rappelé qu'on ne dit pas «commandant». On dit «mon commandant».

   — Oui, mon commandant. Alors j'éteins?

   — Plus vite que ça.

   La nuit était opaque. On ne voyait pas à un mètre autour de soi. Je m'attendais à chaque instant à être arrêté par une sentinelle, et je me demandais comment Max, tout à fait ignorant du protocole militaire, répondrait aux injonctions prévues par le service en campagne.

   A quelques mètres de Venizel, le cri retentit:

   — Halte-là!... Qui vive?

   — Arrêtez-vous, dis-je à Max, qui continuait d'avancer.

   — Qui vive? répéta impérativement la sentinelle.

   Alors, d'une voix toussante et avec assurance, mon conducteur répondit:

   — Max Linder!

   Ce fut un éclatement de rire formidable. Je me tenais les côtes. Max était tout surpris.

   — Pourquoi riez-vous, comm... mon commandant? fit-il absolument interloqué.

   — Parce que, à la question «Qui vive?» il fallait répondre d'abord: «France!» Ensuite, vous deviez indiquer le corps auquel nous appartenons. Puis la sentinelle aurait commandé, justement elle commande...

   — Avance au ralliement! retentit dans la nuit une voix un peu enrouée.

   — Alors, que dois-je répondre?

   — Donner le mot de ralliement et recevoir le mot d'ordre.

   — C'est bien compliqué. Mais je n'ai aucun mot! Pas le premier mot de la chose!...

   Max avait raison. C'est moi qui avais le mot. Je prononçais à voix basse:

   — Caen!

   — Cambronne! répondit le factionnaire.

   — Ah! ça? Il se f... de nous, fit Max.

   — Mais pas du tout, les deux mots sont bien Caen et Cambronne.

   La bonne sentinelle s'était approchée et nous inspectait:

   — C'est louche! Vous êtes au moins des rigolots! Qu'est-ce que vous avez répondu quand j'ai crié «Qui vive?»

   — Max Linder!

   — Quec c'est que ça?

   — Comment, vous ne connaissez pas Max Linder? fit avec dépit le célèbre cinématographiste.

   — Oh! oh! fit le territorial. D'abord, montrez vos papiers, la feuille rouge...

   Je tendis le laisser-passer. Mais le brave homme ne savait pas lire. Il avait approché le papier de notre lanterne et il le tenait à l'envers...

   — Décidément, c'est louche, fit-il à nouveau. J'vas quéri' l'sargent.

   Le sergent arriva. Un Parisien joyeux, qui fumait placidement sa cigarette.

   — Vous pouvez passer, nous dit-il en riant.

   — Merci, mon sergent, répondit Max.

   — On ne dit pas «mon sergent», fis-je observer; on dit «sergent» tout court. Vous ne savez donc rien?

   — Mais tout à l'heure vous m'avez dit pour vous...

   — Ce n'est pas la même chose. L'adjectif possessif ne s'emploie que pour les officiers.

   — Bon dious, que c'est compliqué! conclut Max en remettant son moteur en marche.

   Nous n'étions pas au bout de nos tribulations. Nous arrivâmes à Soissons tous feux éteints. Mais quand, sur la route de Soissons à Villers-Cotterets, à travers la noire forêt, nous voulûmes les rallumer, nous vîmes que c’était impossible. Le chemin était défoncé, des ornières de 50 centimètres sillonnaient l'ancienne voie romaine. C'est à peine si, entre les deux murailles sombres formées par les arbres, on apercevait une raie grisâtre dans le ciel.

   En passant devant une cantine, Max acheta trois bougies et avec un journal on improvisa une lanterne plus ou moins vénitienne. Mais le vent était impitoyable et il gelait à moins 5°.

   A deux reprises, Max Linder poussa la voiture dans le fossé; puis nous allâmes buter dans un ancien dortoir boche qui avait été incendié et dont les débris enchevêtrés gisaient sur place... Pour guider Max, je marchais devant la voiture en battant de temps à autre un briquet...

   Enfin, vers 5 heures du matin, nous arrivâmes à Villers-Cotterets, dans quel état d'épuisement, on le devine. A l'état-major on me donna un billet de logement. Mais Max ne prit pas le sien: il se coucha exténué sur la terre gelée, à coté de son auto muette, et c'est là qu'il contracta la terrible maladie qui a failli l'emporter à plusieurs reprises.

   Tout de même, mon brave Max avait fait courageusement son devoir dans cette nuit terrible. Il avait montré cette énergie cette endurance, cette belle humeur qui sont les caractéristiques de la race française, et que Max Linder incarne comme un bon Français, et un grand artiste qu'il est. EMILE MASSARD. (La Liberté, 7.4.1923)