En Souvenir de Max Linder

 

DU THÉATRE AU CINÉMA

 

 

 

   Un soir, à l'Ambigu, on jouait La Grande Famille, que l'on va reprendre ces jours-ci. J'étais allé, pendant un entr'acte, faire visite à quelques-uns des camarades et interprètes d'Arquillière et je me trouvais, dans la loge d'Etiévant, en compagnie de Louis Gauthier et de Geneviève Chapelas, lorsqu'un jeune acteur, nouveau venu dans la maison, passa devant la porte de la loge demeurée ouverte.

   - Entre donc, Max, lui dit Chapelas. Puis, se tournant vers moi, l'aimable comédienne ajouta:

   - Je te présente Max Linder. Le mois dernier, dans Paillasse, il jouait un rôle muet. Mais, dans La Grande Famille, il parle. Ecoute-le, regarde-le. Fais-lui un bon article!

   Et voilà dans quelles conditions je fis la connaissance du pauvre ami disparu, l'autre jour, si tragiquement.

   De l'Ambigu, Max Linder passa aux Variétés. Il y doubla – plutôt mal – Max Dearly. Sa principale création fut celle du jeune mitron qui paraît au premier acte de Miquette et sa mère. Après n'avoir guère brillé boulevard Saint-Martin, le jeune artiste s'éteignit totalement boulevard Montmartre.

Amicalement, je lui en exprimai un jour ma surprise:

   - Vous avez tout à fait le physique de votre emploi, lui dis-je. Votre voix est claire, elle est gaie; elle porte loin et net. Vous êtes extrêmement intelligent. Alors quoi?

   - Alors, le cinéma me reste! me répondit, sans conviction, Max Linder.

   Sans conviction, j'insiste sur ces deux mots.

   Max Linder n'alla pas d'enthousiasme au ciné. Longtemps – toujours peut-être, qui sait? - il regretta le théâtre.

   Et pourquoi le théâtre laissa-t-il partir Max Linder?

 

La Grande Famille

Une scène de La Grande Famille

ÉTIEVANT   MAX LINDER   SUZANNE MUNTE

 

   Hélas! la réponse est bien simple! Parce que le théâtre n'a jamais cherché à retenir ses comédiens. Ce sont eux qui tiennent à lui et non pas lui qui s'intéresse à eux.

   Trouvez-moi – Antoine mis à part – un seul directeur qui ait su découvrir, faire travailler et mener jusqu'au succès définitif un jeune acteur ou une jeune actrice! Si la jeune actrice, si le jeune acteur ont réussi, cela n'a jamais été par la volonté du directeur. Le succès est venu. Le directeur en a profité. C'est tout.

 

Debut de Max

Les débuts de Max Linder au Ciné

ANDRÉE DIVONNE   GENEVIÈVE CHAPELAS   MAX LINDER

 

   Fernand Samuel, que j'ai beaucoup connu, dirigeait la plus admirable troupe du Boulevard. Comment songer sérieusement à préparer l'avenir, lorsque le présent est merveilleux et paraît devoir durer jusqu'à la consommation des siècles?

   Fernand Samuel avait déjà réuni – ou maintenu – aux Variétés, lorsque Max Linder s'y présenta, des bouffons admirables: Baron, Albert Brasseur, Guy, Max Dearly, auxquels venaient s'adjoindre les Prince, les Emile Petit et les Moricey. Avec de pareils acteurs – et une pièce de Robert de Flers et Caillavet par an – Fernand Samuel tenait le succès en laisse! Il avait pu accueillir Max Linder; il n'avait aucune raison de tenir essentiellement à lui.

   Alors, Max Linder partit!

*

*  *

   Si les grands patrons du cinéma français n'atteignent pas encore à la cheville de leurs confrères d'Outre-Atlantique en l'art de «lancer» leurs étoiles, il n'en pas moins vrai que dès l'époque de ses premiers essais, l'art muet sut «recruter» et qu'il eut l'intelligence de présenter – et de payer – ses recrues de façon à considérer très vite le théâtre comme la réserve, ou la resserre, où il lui serait désormais permis de puiser à son gré.

   Le cinéma ouvrit ses portes à Max Linder avec autant d'empressement que le théâtre avait pris soin de les fermer au nez! Max, que l'insuccès paralysait, se sentit pousser des ailes devant la réussite. Il eut, dès lors, toutes les initiatives, toutes les audaces.

   Le petit acteur devint un grand artiste.

   Charlie Chaplin considéra Max Linder comme son maître!

   Et Max Linder est mort! Bien pis, il s'est tué et il a tué! Pauvres que nous sommes!

JEAN RAPHANEL.

(La Rampe, 15.11.1925)