INTERVIEW

Chez MAX LINDER 

 

 

   J'ai eu la bonne fortune de causer pendant quelques instants avec M. Max Linder, qui est bien, à l'heure actuelle, la vedette la plus universellement connue.

   Le cinématographe a, en effet, sur le théâtre, un énorme avantage, c'est qu'il permet de jouer simultanément, dans toutes les parties du monde, la même pièce, dans les mêmes décors, et avec les mêmes interprètes.

   M. Max Linder a donc été populaire dans le monde entier, dès sa première apparition.

   M. Max Linder m'a exprimé tout d'abord les regrets qu'il a eu de quitter son service d'automobiliste de liaison au front, alors qu'il était engagé volontaire (de septembre 1914 à mars 1915). Malheureusement, sa santé assez ébranlée déjà par ses grandes fatigues d'avant la guerre, ne résista pas aux rigueurs de ce nouveau service et, après trois mois d'hôpital, il fut réformé.

  «Je n'ai pas, m'a-t-il dit, tourné un film depuis près de deux ans, et si je pars à la côte d'azur, c'est pour me reposer uniquement.»

   Il m'a semblé intéressant de demander à M. Max Linder quelle impression il ressentait lorsqu'il allait lui-même au cinéma.

   «Lorsque j'assiste à une représentation cinématographique, m'a confié l'excellent artiste, j'observe bien plus le public que le film que l'on tourne.

   «J'ai pu constater presque invariablement que, dans un film dramatique, l'attention du spectateur diminue au fur et à mesure que l'action devient plus poignante.» Pourquoi? «Parce que, depuis longue date, le public se figure que toutes les situations vraiment tragiques sont truquées.

   «Lorsqu'une jeune fille saute du haut d'un pont sur un train en marche, lorsqu'une automobile roule à vive allure et se précipite dans un fleuve ou dans la mer, ce n'est pas, comme on dit vulgairement «du chiqué».

   «Combien de fois un artiste de cinématographe risque-t-il sa vie, c'est ce que le public ignore.

   «S'il était donné aux spectateurs d'assister à la prise d'un film, ils se rendraient compte de toutes les difficultés, ils apprécieraient bien plus l'énergie, le courage et le talent des interprètes, et ils suivraient avec beaucoup plus d'intérêt toute l'action.

   «J'ai tourné moi-même, il y a quelque temps, un film intitulé: «Max Toréador»; bien longtemps la légende voulait que c'était un vrai toréador, auquel on avait ajusté mon masque, qui était descendu dans l'arène.

   «S'il est possible à un adroit photographe de rectifier un cliché, il est impossible de modifier un film composé d'un nombre considérable de photographies infiniment petites. Cette substitution était donc impossible.

   «Il m'a été doux aussi de constater que le public prend toujours plaisir à la vue d'un film gai, si toutefois le scénario n'est pas dénué de tout intérêt. C'est là une condition essentielle pour la réussite d'un film, et c'est à quoi je m'applique surtout.

   «Je suis désolé, m'a dit pour finir le sympathique comédien, de ne pouvoir vous parler de mes projets, ils sont nombreux, mais leur réalisation ne m'est pas permise pour le moment. Je suis encore trop souffrant, et pourtant, plus que jamais, je serais heureux de distraire un petit tous ceux que les tristes événements actuels ont rendu mélancoliques.»

   Il ne nous restait plus qu'à remercier M. Max Linder pour son cordial entretien, et lui souhaiter à la fois bon voyage et bonne santé. André LAROCHE. (La Rampe, 27.1.1916)