Une statue perpétuera, à SAINT-LOUBÈS, le souvenir de

MAX LINDER

LE PREMIER GRAND COMEDIEN

Foto 1 Paris soir 1938

Max Linder et sa femme le jour de leur mariage

 

LES Girondins de Paris ont décidé d'édifier à Saint-Loubès une statue à Max Linder, qui fut le premier grand artiste de l'écran mondial. Ils sont entrés, pour cela, en contact avec les organisations corporatives du cinéma et les autorités locales. Déjà l'on compose des projets. Le roi du rire, dont la fin tragique est dans toutes les mémoires, entrera ainsi, après quinze ans, dans l'Histoire, qui ne connut d'abord, autour du grand comédien mort, que les douloureux débats des tribunaux.

   — Max Linder est mort, il s'est suicidé cette nuit auprès du cadavre de sa femme...

   Il y aura bientôt quinze ans que cette étonnante nouvelle se répandait par une belle matinée de novembre.

   Paris s'émut et le monde entier s'étonna.

   Max Linder était encore à l'apogée de sa gloire. S'il avait délaissé momentanément le cinéma, le public ne l'avait pas oublié. En France, il n'était pas détrôné, il était toujours le roi du rire. En Amérique où pourtant les visages passent vite, Max tenait encore l'actualité. Ne venait-il pas d'épouser la belle miss Peters, classée parmi les toutes premières beautés des États-Unis? Ce fut un mariage d'amour où toutes les gazettes américaines puisèrent, durant de longs mois, matière a sensation.

   De retour à Paris, après un long séjour aux États-Unis, Max Linder et sa femme semblaient heureux. Tous deux représentaient le couple idéal et une délicieuse fillette incarnait mieux que tout l'expression de ce bonheur familial.

   Pourtant, Max Linder venait de se tuer. Après avoir absorbé du véronal, il s'était ouvert les veines dans sa baignoire. Sa femme, la belle Américaine, à quelques mètres de lui, gisait sans vie. Le poison était également passé dans son sang. Dans l'appartement, le désordre régnait des fleurs étaient disposées au hasard des pièces, il semblait que la vie se fût rebellée devant ce double outrage.

   En évidence, une lettre, écrite de la main du grand artiste, expliquait laconiquement sa volonté d'en terminer avec l'existence. Et quelle existence!

 

LA CARRIERE DE L'ARTISTE

 

   C'est en 1905 que Max Linder vint à Paris. De son vrai nom Levielle1, il avait enlevé au Conservatoire artistique Sainte-Cécile de Bordeaux quelques accessits prometteurs.

   Dans la Capitale, il débuta au théâtre des Variétés dans le Roi. C'est à cette époque qu'il fit connaissance de M. Charles Pathé. Le cinéma en était alors à ses premiers tâtonnements. Max Linder accepta de courir l'aventure des studios en carton-pâte.

   La Première Sortie d'un collégien fut le titre de son premier film. Un succès qui précéda de peu ceux de Rencontre imprévue, les Débuts d'un patineur, etc. Le cinéma français venait de se révéler et, du même coup, Max Linder connut une célébrité sensationnelle.

   Puis ce fut la série des Max pédicure, Max décoré, Max et le quinquina, etc. Autant de productions où l'acteur se confirmait comme l'un des premiers comiques de l'époque.

   Enfin, le Médecin malgré lui, Soyez une femme, l'Etroit mousquetaire, le Petit Café, Sept ans de malheur, le Roi du cirque, etc., ouvrirent aux Américains des horizons nouveaux. Ces primitifs de l'écran firent école en Amérique et le grand Charlie Chaplin ne dissimula jamais l'Influence profonde qu'avaient eu sur lui les créations de Max Linder. Les deux artistes devaient d'ailleurs se lier d'une amitié qui ne se démentit jamais au cours des dix années que Max Linder passa dans les studios américains. Dans la chambre mortuaire de Max, on trouva une photo dédicacée de Charlot.

   — J'ai eu de l'influence sur Charlie Chaplin, se plaisait à confier Max, mais j'avoue que, par la suite, j'ai reçu des conseils qui ont modifié ma manière de jouer. Moi aussi j'ai été à son école.

   Mais, aux Etats-Unis, il n'y avait pas place à deux pour faire rire le monde entier. La gloire de Charlie Chaplin éclipsa bientôt la renommée du français. Et ce fut, pour celui-ci, dont la sensibilité s'était épuisée dans les recherches de son art, un coup violent. Max Linder s'était trop donné à cette gloire de l'écran pour ne point souffrir de se trouver brusquement frustré de la première place qu'il avait conquise en travaillant de tout son cœur. Fut-il, tout à coup, moins entouré qu'à l'ordinaire? La chaleur de l'accueil de quelques-uns s'attiédit-elle? Le comédien sentit avec violence une solitude toute nouvelle l'envahir. Il se replia sur lui-même, il glissa brusquement dans cette dangereuse analyse intérieure qui, chez les êtres faibles, provoque des catastrophes. Max Linder fit alors ses premiers pas dans le mortel domaine de la neurasthénie.

   Et, peu à peu, son cas, d'abord bénin, s'aggrava. Son imagination s'affola: le grand comique allait vivre un drame inimaginable au plus habile scénariste. Nous n'en voulons retracer les épisodes que par les documents qui l'illustrent.

DE L'ECRAN...

que Charlot considère comme son maître, qui fit rire des millions de spectateurs et

QUI SE SUICIDA

APRÈS AVOIR TUÉ

SA FEMME

 

PAR J.-P. LIAUSU ET MAURICE DAUPHIN

 

 

LE DRAME DE MAX LINDER

 

   Le double suicide de Max Linder et de sa femme bouleversa l'opinion. Mais le secret de cet acte de désespoir fut bien gardé. Cependant, un jour, un procès retentissant mit aux prises les familles des deux disparus, qui se disputèrent, devant les tribunaux, la garde de la petite Josette, qui se trouvait en pension en Suisse lors de la tragédie. La lecture publique du testament de Mme Max Linder laissa une pénible impression et souleva le voile sur la vie intime des deux disparus. En voici d'ailleurs le texte:

 

Le 16 juin 1925.  

   «Ayant été menacée à différentes reprises du revolver par mon mari, je vis perpétuellement dans la crainte d'être assassinée par lui. Si je venais à mourir par lui ou même accidentellement, je désire que mon enfant Josette soit confiée immédiatement à ma mère. «Signé: Mme Max Linder, née Peters.»

   «Je m'oppose formellement à ce que mon enfant soit confiée aux parents de mon mari.

   «Telles sont mes dernières volontés.»

(Même signature.)      

   C'était formel, mais lorsque les hommes de loi ont à se pencher sur le passé des hommes, ils le font sans réserve et publication fut donnée des dernières lettres écrites par Max Linder à ses familiers.

   Lettre de Max Linder à Armand Massenet2:

 

Mon cher Armand,                        

Je n'en puis plus, vivre avec un monstre pareil est une chose impossible.

   Après avoir dit ce soir à ma femme tout mon dégoût, elle m'a proposé de mourir avec moi. J'accepte. Je compte sur toi pour défendre mon honneur, que ma femme a tellement compromis.

   Ayant vu, la dernière fois, que tu avais beaucoup d'ennuis, je n'ai pas voulu t'en créer davantage en te demandant de t'occuper de ma fille.

   Si tu veux quand même la voir de temps en temps, tu sais combien tu feras plaisir à ton seul ami. Oui, mon grand, ton seul ami. Tu as eu tort de douter de moi. Tu as toujours eu dans mon cœur la première place et tu vois, c'est à toi que j'écris le dernier.

   Embrasse bien ta maman et les enfants pour moi.

   Je t'embrasse, mon grand, une dernière fois.

Ton ami de toujours,   

MAX.            

  Et, enfin, cette autre missive écrite quelques heures avant la mort à l'adresse de son frère:

 

27 octobre 1925.  

Mon cher frère,                        

   Je compte sur toi pour t'occuper de ma fille comme si elle était la tienne. Je connais tes qualités, mais je connais aussi tes défauts; pardonne à ton frère qui va mourir de t'en parler, mais je voudrais tant que ma fille soit heureuse.

   Donc, sans être très riche, Josette aura une fortune raisonnable; ne la prive pas trop de bonnes choses, gâte-la; ne sois pas avec elle aussi économe que tu l'as été pour toi et les autres; surveille-la bien sans la rendre malheureuse. Elle sera très probablement très nerveuse, fais-la bien soigner et fais-en une femme de sport, bien saine d'esprit et de corps, mais pas de danse, car la danse est la perte de la jeune fille. Tu lui achèteras un joli bateau et vous ferez de bonnes promenades l'été à Arcachon; peut-être aussi des régates avec un bateau que tu appelleras «Le Film». Fais aussi installer un tennis pour qu'elle puis jouer avec mes neveux et nièces.

 

Foto 1 Paris soir 1938

La petite fille du grand comique alors qu'un procès fameux décidait de son sort

 

   Je compte sur toi, mon cher Maurice, pour lui donner la meilleure éducation, avec tendresse et générosité. Fais d'elle surtout une femme très sérieuse, avec du cœur et de bons sentiments. Je compte aussi sur Rose qui sera souvent obligée de remplacer sa mère. Merci à vous deux. Je t'embrasse, mon cher Maurice, une dernière fois de tout mon cœur. Ton frère qui t'aime et qui compte sur toi,

MAX.      

 

DELIRES

 

   Le pauvre Max Linder ne s'attendait certes pas. à voir jeter en pâture au public l'épisode le plus douloureux de sa vie. Pendant des années il avait dissimulé, même à ses proches, le drame qui bouleversait son existence. Une fois, pourtant, quelques mois avant sa mort, le grand artiste se confessa auprès d'un ami. Confession tragique, où toute la tendresse morbide de l'homme pour une femme qu'il ne pouvait s'empêcher de soupçonner et qui le troublait si profondément que toute son intelligence chavirait devant un sourire, s'exprime par une comparaison classique dans le cas des obsessions amoureuses: la femme aimée est ange et démon:

 

   — J'ai peur d'avoir épousé un monstre de perversité, confiait-il. Et pourtant, tu connais ma femme. il n'existe pas dans le monde visage plus fin, de traits si purs. Ses yeux bleus me regardent sans jamais ciller, son front bombé ne se plisse jamais, sa bouche si tendre possède le don de sourire avec tant de naïveté. il y a, vois-tu, ajoutait Max, dans le visage de ma femme, un côté angélique qui me trouble parce que parfois j'en aperçois le côté monstrueux, elle est trop belle pour être pure, j'ai peur de l'avenir.

   Pauvre Max Linder, lui qui fit rêver des générations entières de jeunes filles, lui qui fut la coqueluche du Tout-Paris devait se trouver désarmé devant la perversité de son angélique femme. Mais cette perversité, qu'il a décrite avec un luxe de détails extraordinaires, médecins et magistrats l'ont en vain cherchée, et il apparaît aujourd'hui qu'une jalousie maladive fut à l'origine du drame qui, dans la chambre bouleversée d'un palace, devait coucher côte à côte deux cadavres.

   Sur l'état mental du grand comique, nous possédons un précieux témoignage, celui du docteur de Montet, spécialiste des maladies nerveuses à Lausanne, qui soigna pendant quelques mois Max Linder et sa femme. Les époux, épuisés par des scènes perpétuelles, étaient venus faire une retraite dans sa maison, et le docteur, impartialement, put suivre leurs réactions, observer leurs actes, se glisser dans la douloureuse confidence de leur vie.

   Il avoue lui-même que, tout d'abord, il fut bouleversé par l'accent de Max Linder: mais celui-ci accumula tant de détails horribles dans les récits de sa vie conjugale, que le spécialiste s'émut: il s'attacha à la personnalité de Mme Linder, acquit la certitude que son mari imaginait la plupart des accusations qu'il portait contre elle. Au reste, voici quelques passages du rapport qu'il adressa, le 3 novembre 1928, à Me Rougeot:

 

  LE RAPPORT           

DU DOCTEUR DE MONTET

 

   «Mon opinion était faite quant à M. Linder, mais je ne voyais pas encore clair dans l'état mental de sa femme. Ici aussi on devait se demander: comment peut-elle accepter de continuer à vivre ainsi? Et l'acceptation de cette existence lamentable semblait si étonnante que la question suivante se présentait: «Est-elle peut-être malade aussi, participant en quelque sorte à ce délire de jalousie, y jouant un rôle passif ou y trouvant même un plaisir pervers?»

   «Mais, ayant eu par la suite l'occasion de causer longuement avec elle, je ne découvris rien de pareil. Elle avait un désir intense d'être délivrée de ce cauchemar, mais elle était dominée par la terreur. Elle réalisait qu'elle vivait avec un fou, mais avec un fou influent, puissant, fort de sa réputation d'artiste. Elle voyait combien il réussissait à dissimuler ses idées délirantes à autrui et combien il savait se montrer lucide dans ses affaires. Par conséquent, elle était convaincue qu'elle ne réussirait ni à divorcer ni à le faire interner, qu'au contraire il avait toutes les chances de faire prévaloir son point de vue. Elle se savait perpétuellement menacée. Ceci n'était pas une invention. M. Linder m'a dit, à plusieurs reprises: «J'ai souvent pensé à la tuer». Aussi signait-elle ce qu'il lui demandait de signer et, le jour avant le départ de son mari, elle me supplia de dire à M. Linder qu'elle avait reconnu devant moi le bien-fondé des accusations qu'il avait portées contre elle: il l'avait menacée du revolver si elle n'y consentait pas. La lettre qu'elle m'a écrite de Glion confirme d'une façon absolument probante mes constatations, je la joins à cette déclaration. Comme M. Linder a certainement calomnié sa femme et qu'il l'a traînée dans la boue devant bon nombre de ses connaissances, je considère comme une obligation morale de déclarer que l'observation de Mme Linder n'a révélé absolument rien d'incorrect ni de suspect dans sa conduite. Je répète qu'elle ne présentait pas de troubles mentaux et que sa nervosité provenait exclusivement de la terreur que lui inspirait son mari, un vrai persécuté. Elle avait raison de redouter les décisions qu'il pouvait prendre soit à son égard, soit à l'égard de l'enfant, car elles devaient être dictées, nécessairement, par son délire.»

   Les craintes de M. de Montet n'étalent point vaines. Deux morts allaient donner raison à sa science.

 

BATAILLE          

AUTOUR D'UN ENFANT

 

   Toute cette tragédie, dont les disparus avaient gardé le secret, parut au jour lors des débats douloureux qui opposèrent les deux familles, celle de Mme Linder, la famille Peters, et celle de Max, la famille Levielle, pour la garde de la petite Josette. Cette petite fille connut, autour de son enfance, des discussions affreuses, des voyages précipités. Maintenant, enfin, confiée définitivement à sa famille paternelle, Josette Max Linder vit à Saint-Loubés, auprès de son oncle, oui veille avec amour sur elle et s'emploie a suivre, pour l'éducation de l'enfant, les prescriptions dernières d'un père qui l'adora.

   Pour la mémoire de ce père, pour l'idée qu'une petite fille, troublée par les rumeurs que son jeune esprit enregistra sans bien les comprendre, doit se faire de celui qui pensa à elle jusqu'au dernier instant, il faut qu'une statue s'élève, soit à Saint-Loubès, soit à Paris, reproduisant les traits du grand comique. Les amis de l'artiste, ses spectateurs — les millions d'hommes et de femmes qu'il sut faire rire — attendent cette consécration. Si Max Linder joua la folie pour faire rire, puis devint lui-même le jouet de cette folie, ne lui devons-nous pas réparation pour ce fatal enchaînement, sacrifice de l'artiste à son œuvre exigeante?

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   World copyright 1938 by J.-P. Liausu et Maurice Leroy and «Paris-soir Dimanche».

(Paris-soir, 27.8.1938)

 

 

 

 

 

 

 

1) Son nom de naissance était Leuvielle — His birthname was Leuvielle. — Sein Geburtsname lautete Leuvielle.

2) Sûrement une erreur d'impression. Le nom est Armand MASSARD! — Surely a misprint. The name is Armand MASSARD! — Sicherlich ein Druckfehler. Der Name lautet Armand MASSARD!