L'argent ne fait pas le bonheur

 

   L'acteur comique de cinéma Max Linder, qui vient de mourir d'une façon si tragique, était âgé de 41 ans. Sa femme en avait 20.

   Max Linder, de son vrai nom Levielles, avait commencé sa carrière au théâtre de Bordeaux; puis il avait joué à Paris, à l'Ambigu et aux Variétés. Il apparut au cinéma en 1905 et connut tout de suite le succès. On sait qu'il s'était spécialisé dans le genre comique. En 1916, il fit un voyage triomphal aux Etats-Unis et commença d'y réaliser une fortune qu'il a accrue depuis, en Europe, Il avait un demi-million de contrats en portefeuille. Il venait de gagner un million net en quarante-cinq jours de travail.

La romanesque histoire de Max Linder

   Très jeune, à 17 ans, Gabriel Levielles — c'est son nom — débutait à Bordeaux dans de petites scènes, où il joue «Les Fourberies de Nérine» «Le Baiser». II rêvait d'entrer au Conservatoire de Paris, Fort heureusement peut-être pour sa carrière, il n'y fut pas admis. On le retrouve à l'Ambigu, jouant des rôles modestes dans «Le Tour du monde en 80 jours»; puis aux Variétés, où il jouait les utilités... En 1905, par l'entremise d'un ami, il réussit à paraître dans un petit film, intitulé «La première sortie d'un collégien». Ce fut un succès. Pour la première fois un comique d'écran parvenait à faire rire par des moyens très simples, par une sorte de «discrétion énorme» — le terme est de Charlot, Charlie Chaplin lui-même, qui reconnaissait en Max Linder un des maîtres de son art. Il tourna, par la suite, une série de films très courts: «Le premier cigare d'un collégien», «Les Débuts d'un patineur», «La Mort du toréador», «Le râtelier de la belle-mère», et des œuvres plus importantes: «Très moutarde», «N'embrassez pas votre bonne». Max Linder, célèbre en France, était illustre — le mot n'est pas trop fort — à l'étranger.

Les Américains lui font un pont d'or

   Les «trusteurs» de Los Angeles lui firent un pont d'or, pour l'attirer dans les studios d'Hollywood. Il hésita longtemps avant d'accepter. A Hollywood, il tourna trois films: «Max part pour l'Amérique», «Max veut divorcer», «Max et son taxi». Puis il tomba malade et retourna en France.

   Après une longue convalescence, il fait sa rentrée à l'écran dans «Le Petit Café», adaptation de la fameuse pièce de Tristan Bernard, puis il repartit pour l'Amérique, où il tourna «Sept ans de malheur», «Soyez ma femme» et «L'Etroit mousquetaire», parodie du roman d'Alexandre Dumas. Revenu en France, il devint directeur, fit construire des salles de cinéma, monta des œuvres importantes.

En 1923, il fut fortement question de Max Linder dans tous les journaux à la rubrique des faits divers. Le comique de cinéma était accusé d'avoir enlevé une adorable enfant qu'il avait rencontrée à Chamonix, Mlle Jeanne-Hélène-Marguerite Peters, âgée de 18 ans. La jeune fille avait disparu et Mme Peters avait porté plainte. Au même moment, on annonçait en France le dernier film de Max, «Soyez ma femme». Le public fit un rapprochement entre ces deux circonstances. L'artiste fut accusé d'avoir recherché, par ce fait divers, une publicité tapageuse. Max Linder fut d'autant plus affecté de ces imputations que son affection pour Mlle Peters était très profonde. Leur mariage ne devait d'ailleurs pas tarder.

Le mariage de Max

   Il fut célébré en août 1923. Ce fut une cérémonie très parisienne. Il semblait que rien ne dût manquer au bonheur de l'artiste. Mais sa neurasthénie s'aggravait chaque jour. Et l'artiste adorait sa femme: neurasthénique, amoureux, bientôt jaloux, il prit alors ombrage des succès mondains de sa femme, de vingt ans plus jeune que lui, élégante et admirée. Et sa santé s'altéra rapidement.

   — Voyez comme j'ai maigri, disait-il à un de ses amis, le critique de cinéma J.-L. Croze, C'est le chagrin et l'amour qui creusent mes rides. Bientôt le maquillage le plus savant n'y pourra plus rien. Je suis fini, fini.

   Ainsi que nous l'avons dit, Max Linder annonça, il y a quelque temps à ses amis qu'il avait la ferme intention de se donner la mort. Il laissait «en panne» plusieurs films commencés: «Barka le Fol», «Le Chasseur de chez Maxim's», etc. Enfin, il abandonnait son appartement du Champ-de-Mars pour se réfugier à l'hôtel. Et cependant il s'était fait construire un hôtel charmant à Neuilly où il ne voulait plus mettre les pieds! M. et Mme Max Linder laissent une petite fille de dix-huit mois, qui est actuellement à Glaris. Il est question de cette enfant dans toutes les lettres qu'ont laissées Max et sa femme, ils supplient leurs amis de veiller sur elle.

   Les deux victimes reposent au quatrième étage de la clinique Piccini. Une gerbe de violettes de Parme met seule une tache de couleur sur la couche de Max, Auprès du lit où repose Mme Max Linder, on a déposé des œillets et des roses. Max Linder, avec un petit canif monté sur ivoire que l'on a retrouvé sur sa couche ensanglantée, trancha à sa femme l'artère du poignet gauche et s'en fit autant à lui-même. Sans doute tremblait-il, car il a le poignet affreusement mutilé. Pour que l'on ne vit pas les plaies atroces qu'ils se sont faites, on a ramené le drap sur leurs mains croisées. (Le Sentinel, 3.11.1925)