Le dramatique suicide de Max Linder

et de sa jeune femme

 

UN SEUL AMI A VEILLÉ LES CORPS DES DEUX DÉSESPÉRÉS

 

 

   Le joyeux Max Linder qui déchaîna si souvent le rire des foules, devient le héros de la plus poignante tragédie.

   Miné par la neurasthénie, quoique très riche et arrivé au summum de la célébrité, Max, depuis un certain temps inquiétait ses amis.. Sept mois après son mariage, épilogue d'un vrai roman d'amour, le cinéaste et sa jeune femme étaient trouvés inanimés dans l'appartement qu'ils occupaient à Vienne. C'était en 1924. Depuis, une fillette était née, et l'on pensait que sa présence rendrait durable une union que l'amour avait formée.

   Il n'en fut rien. Max Linder devint de plus en plus sombre, de plus en plus méfiant.

   Et ce fut le drame.

   Rentré vendredi soir à 9 heures avec sa femme à l'hôtel Baltimore, rue Léo Delibes, où il habitait depuis quelque temps, Max Linder avait donné des ordres pour qu'on ne les dérangeât pas de la journée, le lendemain.

   Or, à 10 heures, hier matin, Mme Peters, la maman de la jeune femme téléphona à sa fille. On ne répondit pas. Inquiète, elle courut rue Léo Delibes. Il fallut faire ouvrir la porte de la chambre.

   Max Linder et sa femme étaient étendus inanimés côte à côte sur le lit, en costume de nuit. Les draps étaient rouges de sang.

On retrouva près d'eux un rasoir ensanglanté sur la table de nuit deux lettres où l'artiste disait, sa détermination tragique.

   Les deux époux qui s'étaient ouvert les veines avec un rasoir après avoir absorbé de nombreux cachets de véronal, respiraient encore.

   Ils succombèrent dans la soirée à la clinique de la rue Piccini où ils furent transportés.

A l'hôtel Baltimore ce matin

   L'émotion était vive, encore ce matin, dans le personnel de l'hôtel Baltimore où Max Linder et sa femme étaient descendus, voici trois semaines, au retour de leur voyage à Chamonix.

   — C'étaient des clients charmants, nous a-t-on déclaré. Toujours souriants, gais et aimables, ils menaient une vie très mondaine, et rien ne faisait prévoir le drame. Vous devinez l'inquiétude de Mme Peters, quand son appel téléphonique demeura vain. Max Linder, en effet, avait annoncé à plusieurs de ses amis qu'il se donnerait la mort le 31 octobre.

   Sa femme consentit-elle à suivre son époux dans la tombe ou bien celui-ci, au contraire, profita-t-il, pour lui sectionner l'artère, de la torpeur où l'avait jetée le véronal et la morphine? Personne sans doute ne résoudra cette énigme.

   Quand Mme Peters eut découvert, étendus inanimés sur leur lit ensanglanté, les deux époux tragiques, elle fit appeler trois médecins à leur chevet. Ils respiraient encore, et l'espoir était permis. Hélas! à 7 heures, la jeune femme exhalait son dernier soupir dans la clinique, 6, rue Piccini, où les deux blessés furent transportés. Malgré les soins qui furent prodigués, le grand cinéaste s'éteignit à minuit 30...

A la Clinique Piccini

   Jusqu'à une heure avancée de la nuit, une foule de journalistes se tint dans les salons de la clinique Piccini, avide des dernières nouvelles.

   Mme Peters, dont la douleur est indicible, se retira à 21 heures. Un ami de Max Linder, qui désire garder l'anonymat, a seul jusqu'à 6 heures ce matin, veillé les deux corps. Dans la chambre blanche, pas une fleur, pas un cierge... Quel contraste, avec le chagrin qu'a causé, aux innombrables amis de l'artiste, la nouvelle de son suicide!

   Aucune décision n'a été prise encore, quant aux obsèques de Mme et M. Max Linder. (Le Siècle, 2.11.1925)