LES ENGAGÉS VOLONTAIRES

DE L'ARMÉE DES MORTS

Le suicide        

        de Max Linder

Il demeure inexplicable

 

   Sur tous nos cimetières de la Toussaint, cette année, aura plané pour trois millions de Parisiens qui vont — les autres jours — au cinéma, le spectre sanglant de ce charmant Max Linder qui nous faisait rire et qui, soudain, nous fait penser! Atlas! Poor Yorick! disait déjà Hamlet dans le cimetière d'Elseneur.

   Max Linder suicide! (je vous demande la permission d'écrire suicide et non pas suicidé, qui est un barbarisme). Tout arrive. Mais c'était la dernière chose qui dût arriver. Il faut une raison pour mourir. Celui-là n'avait que des raisons de vivre.

   Il y a quelques années, je le vois encore entrer dans le bureau de journal où j'organisais alors le concours des étoiles françaises de cinéma. Un joli garçon, au type méridional, élégant et souriant, tout piaffant de vie. Il débarquait d'Amérique. Il me conta comment il avait failli se brûler les yeux pour avoir imprudemment regardé un projecteur en tournant un film.

   — Une demi-heure plus tard, brusquement, un rideau opaque tomba devant mes yeux. J'étais aveugle! Le médecin m'enferma dans une chambre noire, sans pouvoir se prononcer. Il avait vu des yeux foudroyés comme les miens se rétablir. Mais d'autres n'avaient jamais recouvré la lumière. Il fallait attendre. Et pendant quinze jours, dans ma chambre close, j'ai attendu à côté de mon lit, avec un revolver, car je n'aurais pas admis de vivre aveugle!».

   Mais l'artiste me racontait cette angoisse ancienne avec des yeux maintenant rieurs et tout brillants de gaîté. Il revenait avec de grands projets. Il voulait mettre le Cinéma Français sur le pied de perfection technique qu'il avait admiré aux États-Unis... Riche, jeune, célèbre, adorant son métier, on sait que depuis deux ans, à cette rare collection de tous les bonheurs humains, il avait ajouté le seul qui lui manquât encore: un amour partagé, aussitôt couronné par un mariage heureux avec celle qu'il entraîne aujourd'hui dans la mort, sans motif connu. Pourquoi? Pourquoi?...

   Neurasthénie? Mais on n'attrape pas la neurasthénie comme une bronchite dans un courant d'air. Il y faut un chagrin. Le peintre décorateur Jusseaume, autre brillant mousquetaire du Tout Paris des théâtres, qu'on trouva le mois dernier pendu aux cordons de rideau de son atelier, répétait depuis des semaines qu'il voulait se f... à l'eau! Mais il avait passe 60 ans, et avait une maladie incurable.

   Le suicide du général Boulanger, ou celui du colonel Henry au Mont-Valérien, pendant l'affaire Dreyfus, est le type du suicide pour inquiétudes morales. Il y a encore le suicide par amour qui est de tous les âges et nullement réservé aux jouvenceaux sentimentaux. Le savant chimiste Berthelot, qui refusa de survivre à sa, femme, était octogénaire et Mme Marcelle Sembat qui refusa de survivre à son mari avait bien cinquante ans.

   Enfin, pour ne pas citer le suicide banal des joueurs ou des malchanceux, il y a le suicide de ce contribuable parisien qui se tua parce qu'il ne pouvait pas acquitter ses impts; il est peu fréquent. Et il y a le suicide philosophique de l'homme heureux qui prétend s'endormir dans cette volupté parfaite que la vie mauvaise lui gâterait demain. Certains couples d'amants inquiets ont ce courage à deux. On l'a rarement seul. Mais, un couple comme M. et Mme Max Linder, millionnaires de toutes les richesses de la vie, jetant ces richesses au cercueil, cela ne s'était sans doute jamais vu.

   Rome et la Grèce qui honoraient le stoïcisme, les auraient déifiés. Au contraire, le moyen âge chrétien, héritier de l'esprit utilitaire de la Bible, aurait pendu leurs cadavres aux gibets. Sous Louis XIV, le suicide était encore puni de la confiscation des biens. Rousseau le traite de vol fait au genre humain, Proud'hon de banqueroute frauduleuse, et Schopenhauer de manque à, la sereine indifférence du sage.

   Pour moi, méprisés ou admirés, je tiens que les suicides devraient continuer à être enterrés dans un cimetière à part. Ils ne sont pas des disparus, comme les autres. Dans l'immense armée des morts, ils sont le bataillon des engagés volontaires... Ils ont le droit de marcher devant.

Maurice de Waleffe.

(Le Siècle, 3.11.1925)