Paris-Midi-Ciné

 

Un autographe inédit

de Max Linder

 

   Notre confrère «Le Courrier cinématographique» publie cette semaine une autobiographie inédite de Max Linder. L'acteur regretté décrit avec verve ses débuts dans la carrière et l'incident qui provoqua son entrée dans les «movies».

   Voici:

   Je suis né le 16 décembre 1883. Théoriquement, j'ai donc 29 ans, mais logiquement je n'en ai que 28. Etant célibataire, cette question n'est pas dénuée d'importance. Dès ma plus tendre enfance, ma famille découvrit en moi l'irrésistible vocation du théâtre... En effet, j'allais assez régulièrement à Guignol, comme Frédéric Lemaître. Cette vocation se précisa par la suite. Etant au lycée de Bordeaux, je suivis en même temps les cours de déclamation. La même année, je ma présentai au baccalauréat et aux cours du Conservatoire. Je décrochai le premier prix de comédie... Ne parlons pas du baccalauréat! Peu de temps après, je fus engagé par M. Grandey, directeur du théâtre des Arts à Bordeaux, pour jouer les classiques... Oui, ma chère!!! Sur ces entrefaites, j'eus la bonne fortune de faire à Biarritz la connaissance de M. Charles Le Bargy, alors sociétaire de la Comédie-Française. Je me mis à sa disposition pour, selon son désir, lui donner quelques leçons. Je le trouvai remarquablement doué et l'encourageai vivement à persévérer, car en très peu de temps l'élève était devenu l'égal du maître... d'armes! Il s'agissait bien entendu de leçons d'escrime. Mais c'en était fini de rire car j'entrai à l'Ambigu. Mes qualités d'escrimeur m'avaient signalé à l'attention de feu le fils de feu le grand maître Grisier, pour jouer les drames de cape et d'épée. J'y interprétai les Deux Orphelines, La Grande Famille, Le Crime d'un fils, etc., etc. Dans tous ces drames noirs, mes qualités de comique n'échappèrent pas à la perspicacité de Samuel le

Magnifique, directeur des Variétés, qui me fit signer un engagement magnifique, enveloppé de promesses non moins magnifiques. Pendant trois ans, en effet, j'eus l'occasion de me révéler aux foules dans des rôles de figuration complètement muets. De désespoir j'en étais devenu complètement aphone. Je considérai ma situation artistique comme irrémédiablement compromise lorsque un incident vint mettre le comble à mes déceptions.

   Pendant La Revue du Centenaire, où je crois bien que je faisais le Poireau, le ténor de la troupe qui n'était pas exempt de prétention ni même de voix, reçut dans sa loge la lettre suivante, qu'il s'empressa de communiquer triomphalement aux camarades:

   «Monsieur, je vous ai entendu, vous avez cent mille francs dans le gosier, je vous en offre autant pour venir chanter dans mes phonographes.

«Signé: Pathé frères..»

   A cette lecture, je pleurai de rage, car moi aussi, si Samuel avait voulu, lanturlu...

   Le lendemain, j'étais souriant, car en rentrant dans les coulisses, alors que je venais de jouer ma scène principale qui consistait à apporter une lettre sur un plateau, j'avais reçu à mon tour le billet suivant:

   «Monsieur, je vous ai vu, vous avez cent mille francs dans l'œil, je vous en offre le double pour venir tourner dans mon cinématographe.

«Signé: Pathé frères.»

   Moralité: Décidément, le proverbe a raison, la parole est d'argent, mais le silence est d'or.

Max Linder.  

        Juillet 1913.

(Le Siècle, 18.11.1925)